Entretien avec Sarah Chiche à propos de son roman "Les Enténébrés"

Sarah Chiche était venue à la librairie du Tracteur savant à Saint-Antonin-Noble-Val le samedi 11 mai 2019 présenter son dernier roman sorti aux éditions du Seuil "Les Enténébrés". C'est dans le cadre de cet événement que cet entretien a été réalisé.

Sarah Chiche © DR Sarah Chiche © DR
Cédric Lépine : Quel est le processus d'écriture lorsque vous puisez à la fois dans votre histoire personnelle, les archives historiques et autres sources de fiction ?
Sarah Chiche :
Je suis une obsédée de la structure. La première chose consiste à trouver la bonne forme. Tant que je ne l'ai pas trouvée, je reste dans l'inhibition et le dégoût par anticipation du ratage. Le livre écrit n'est jamais à la hauteur du livre rêvé. Je ne surmonte jamais tout à fait ce dégoût, mais enfin, j'écris.
Tout livre est un tombeau. Dans les ruines de celui-ci, il fallait que l'on retrouve des pans de tableau de Brueghel, de Cranach ou du Douanier Rousseau, des morceaux de Schubert, de Chostakovitch ou de Bach, mais aussi es éclats d'os de textes qui ont marqué la culture européenne. D'où une intertextualité avec Pessoa, Musil et Bernhard.
Au départ il y avait un titre : Les Enténébrés. J'ai trouvé ce titre avant même de commencer l'écriture. Il y a un roman d'Elfriede Jelinek (1983) adapté au cinéma par Michael Haneke, La Pianiste (2001), qui m'a beaucoup marquée. Erika Kohut, personnage principal de ce roman, dit à celui qui va devenir son amant : « Mon père est mort à l'asile de Steinhof tout enténébré. » Ce mot m'avait fortement impressionnée. C'est peut-être à partir de l'écoute de ce mot que quelque chose du texte s'est formalisé, même si depuis l'enfance je voulais raconter cette collection d'histoires d'hommes, de femmes et d'enfants qui traversent le siècle. Il fallait passer à l'acte. Passer à l'acte suppose d'abord la rédaction d'un plan : Les Enténébrés se compose de quatre parties, chacune ayant une identité et une couleur musicales qui lui est propre. Une fois obtenu ce squelette, arrive un travail de lectures préparatoires important. Par exemple, la deuxième partie du livre se déroule en Côte-d'Ivoire dans les années 1960 durant la décolonisation. Je n'ai jamais mis les pieds dans ce pays, je sais cependant que j'irai un jour, mais il était important pour moi de décrire de manière aussi précise que possible certaines rues du quartier de Treichville, l'instrumentalisation des petites filles et des jeunes filles dans les années 1960, la subsistance d'une forme d'esclavage néocolonialiste et que l'on sente la texture et chaleur du sable de la plage du Grand-Bassam où se déroule le début du récit.


C. L. : Vous vous êtes beaucoup documentée sur les expériences nazies dans les années 1930 et 1940 pour pouvoir en parler dans votre livre ?
S. C. :
Il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas tergiverser. Il y a, à mon sens, parfois, le risque de tomber dans une certaine obscénité quand on fictionne les événements liés à la Shoah et à l'extermination. C'est une question posée par Claude Lanzmann et Georges Didi-Huberman, par Jonathan Littell avec son livre Les Bienveillantes (2006), tout comme par Steven Spielberg dans La liste de Shindler (1994), Roberto Begnini dans La vie est belle (1997) ou Laszlo Nemes dans Le fils de Saul (2015) ... Il m'importait d'être extrêmement rigoureuse et précise en ce qui concerne le passage où Sarah arrive à Steinhof : elle y découvre épouvantée cette histoire d'extermination d'adultes et d'enfants malades mentaux et asociaux pendant la Seconde Guerre mondiale dans un hôpital psychiatrique de la banlieue de Vienne. Il m'a semblé nécessaire de me rendre dans la cave du pavillon de l'hôpital psychiatrique de Steinhof où pendant soixante ans les cerveaux des enfants et adultes qui ont été exterminés ont été conservés à des fins d'expérimentation. C'est en allant sur les lieux, au risque de ne jamais pouvoir totalement en revenir psychiquement, que j'ai compris que le mal véritable, c'est celui qui survit à ceux qui le font.


C. L. : Dans cette évocation de l'histoire individuelle de cinq générations de femmes, vous évoquez clairement sans la citer les réflexions thérapeutiques de la transgénérationnalité. Pourquoi ne pas l'avoir davantage rendu plus explicite, notamment à travers le personnage de Sarah qui est thérapeute ?
S. C. :
Il y a une maladie d'une certaine littérature française qui broie l'écriture à la moulinette de la psychologisation. C'est exact, il se trouve que par ailleurs je suis psychologue clinicienne et psychanalyste et dans ce cadre-là, oui, je m'intéresse à la transgénérationnalité. Mais s'il y a bien une chose qui me répugne, c'est d'être assignée à résidence, enfermée dans une case. Je n'écris pas mes romans en psychanalyste. Je suis écrivain. Je me situe davantage dans une tradition littéraire Mitteleuropa où la psychologisation excessive est un poison. Ferdinand von Schirach est à cet égard un auteur autrichien que j'aime beaucoup, notamment son recueil de nouvelles Coupables(2010). Il est issu de toute cette tradition littéraire qui va de Thomas Mann à Thomas Bernhard en passant par Robert Musil et Elfriede Jelinek où l'on n'explique pas les causes ni n'exhibe les racines du traumatisme via une narrativité linéaire. On n'explique pas. On montre. C'est alors au lecteur de faire le travail d'association pour comprendre quelles causes ont conduit à telles conséquences. Il y a au milieu du livre une scène de violence entre une mère et une fille. Il se trouve qu'elle a lieu le jour anniversaire de la naissance du grand-père, non loin d'un lieu à Compiègne qui fut un camp de transit nazi. Certes, nous faisons tous l'expérience de dates anniversaires parfois joyeuses, parfois sinistres, où, soudain, à notre corps défendant, passé, présent et futur s'entrechoquent, se juxtaposent et se télescopent, de telle manière qu'il devient difficile de dénouer les fils de la temporalité. Il fallait montrer ce phénomène de juxtaposition où le temps devient comme un cercle plat où tout ce qui a eu lieu naguère a lieu à nouveau et aura lieu encore, mais sans psychologiser.


C. L. : Pouvez-vous parler de la nécessité pour vous de situer à la fois vos personnages à la croisée des histoires de leurs ancêtres et le présent des différentes violences anxiogènes qui se produisent dans le monde.
S. C. :
Cette interdépendance est au principe même de l'écriture des Enténébrés où l'expérience des individus ne peut pas se penser en dehors du politique, de la violence sociale et des catastrophes écologiques. Le livre commence avec un soleil trop vif à l'été 2010 lorsqu'il s'est mis à faire curieusement chaud dans plusieurs régions du globe : en Chine, en Australie, en Russie ( avec un clin d'œil assumé au prologue de L'Homme sans qualités de Robert Musil). Cette hausse des températures à l'été 2010 a entraîné une hausse des prix des produits de première nécessité, entraînant en plusieurs coins du globe des révoltes violemment réprimées, menant à des guerres qui ont conduit aux exils de flots de populations extrêmement démunies que l'on n'a pas su accueillir comme il se doit, mais qu'on a traité comme des chiens. Ce parallèle entre écologie terrestre et écologie psychique souffle dans tout le texte – le vent étant d'ailleurs toujours, si vous y prêtez attention, l'opérateur du mal. À chaque fois que l'imminence du mal est là, le mal en pensées ou en actes, le vent souffle, plus ou moins discrètement, dans les paragraphes.De même que des régions de la planète peuvent être embrasées, dévastées par le réchauffement climatique et la violence sociale, nous pouvons nous aussi nous embraser d'amour, de colère ou de courage. De même que des endroits de la planète peuvent se glacer, nous pouvons nous aussi sous la violence d'un trop grand choc, nous glacer ou ressentir une absence apparente d'émotions – cela arrive notamment lorsque la vie devient trop grande pour nous.


C. L. : D'une génération à l'autre, les individus éprouvent de nouveaux rapports au monde compte tenu de l'évolution technologique qui les lient de manière plus étroite alors que l'individualisme ne cesse de se développer. Vos personnages subissent sans cesse le monde autour d'eux alors qu'on ne les voit jamais s'inscrire dans des mouvements sociaux afin de chercher à les infléchir. Pourquoi les avoir ainsi enfermés dans leurs existences intimes, désocialisées ?
S. C. :
Pour en faire des pantins qui tournent en rond dans la nuit. Les personnages n'ont ainsi plus d'intériorité, ils deviennent de purs agir et se mettent à produire des actes automatiques, syncopés, comme des marionnettes soudain entortillés dans leurs fils. Mais qui, de tout cela tire les fils ? L'écrivain, possiblement, lequel est lui-même la marionnette d'une écriture qui peut lui dévorer la tête.


C. L. : Tous vos personnages sont des intellectuels qui, par leurs activités professionnelles, sont censés maîtriser leurs émotions. Or, ils se présentent comme des personnages de pure action qui ne prennent plus de recul avec leurs émotions. Pourquoi ce choix ?
S. C. :
Pas tous. Ni les réfugiés, ni Oumou, ni Eve ni Pierre ni Lyne ne le sont. Mais certains d'entre eux, oui. On peut y voir une façon de disséquer, de railler, de saccager, de mettre en pièces cette prétendue maîtrise de cette catégorie de personnages qui sont censés se placer dans la parfaite maîtrise de leurs actes mais qui sont tout aussi aveugles, médiocres que d'autres et sont parfois bien pires. Les personnages du livre sont aussi enténébrés par cette injonction à devoir se conformer à une norme : la bonne mère, la bonne veuve, le bon thérapeute, le grand musicien parfaitement raisonnable qui a une maîtrise de lui en toutes circonstances... Eh bien non, la vie est infiniment plus tordue et complexe que cela. En lectrice de Thomas Bernhard, j'ai une certaine répugnance pour tout ce qui relève du semblant social. Dès l'instant où nous sommes en société, il y a une forme d'obligation à se travestir, à réaliser des compromis putrides. Cette répugnance finira, je le sais maintenant, par me conduire à une forme d'exil choisi. Mais chaque chose en son temps.


C. L. : Vos personnages sont en contradictions entre la réflexion sur la liberté dans le couple, sous-entendant le polyamour, et la construction de leur couple extrêmement conventionnel, en représentation sans se construire de l'intérieur par le dialogue continu. On le voit bien à cet égard dans l'épisode où Sarah et Paul sont invités chez les Popesco.
S. C. :
Après toute une traversée du siècle, on retrouve, à un moment donné de la quatrième partie, Paul et Sarah invités chez un couple de psychanalyste, les Popesco. Cet épisode pastiche un livre de Thomas Bernhard intitulé Des arbres à abattre (1987) où le narrateur se retrouve coincé à un dîner artistique chez des personnes bouffies d'arrogance et de prétention. Lorsque Paul et Sarah sont confrontés à cette situation, cela pourrait, vous avez tout à fait raison, devenir pour eux le lieu d'une révélation, à savoir le refus du conformisme bourgeois étriqué que leur renvoie en miroir ce couple de psychanalystes, les Popesco. Or, Paul et Sarah n'ont pas les moyens de leurs ambitions : ils ont beau produire de grands et beaux discours sur la liberté de créer et la liberté d'aimer, ils sont tout aussi lâches, tout aussi divisés et tout aussi médiocres que les autres. Tout aussi humains, en somme.


C. L. : Votre ouvrage pourrait-il aussi servir, pour certains lecteurs, à défendre des choses ignobles malgré vos intentions ?
S. C. :
Ce n'est pas mon problème : chacun s'en saisit comme il veut, comme il peut. Chaque lecture est respectable. J'ai rencontré beaucoup de lectrices et de lecteurs. Je les ai beaucoup écoutés me parler du livre. Dans Les Enténébrés, certains lecteurs seront avant tout marqués par les histoires d'amour, quand d'autres occultent complètement cet aspect pour se concentrer exclusivement sur le destin du grand-père déporté qui va devenir dans l'Afrique de la décolonisation un véritable salaud. D'autres encore seront touchés par l'amour fou entre une femme et sa mère malade mentale et les façons dont les enfants peuvent se livrer à des entreprises de sauvetage pathétiques et magnifiques pour restaurer l'image perdue d'une mère adorée, envers et contre tout. D'autres enfin s'intéresseront avant tout à l'histoire de l'extermination des malades mentaux à l'hôpital psychiatrique de Steinhof ou à la manière dont on traite les réfugiés aujourd'hui... Je ne suis évidemment pas du tout responsable de la façon dont une personne va se saisir du livre.


C. L. : Pourquoi à travers tous les thèmes abordés dans votre livre, avoir mis au centre une histoire d'amour ?
S. C. :
L'amour y compris dans sa pointe la plus extrême et la plus excessive, est peut-être l'un des derniers territoires d'insurrection et de liberté dont nous disposons. Dans Les Enténébrés, il est question de bien des formes d'amour. L'amour charnel, l'amour fou des enfants pour leur mère, l'amour du monde, l'amour pour la beauté terrible de la vie. Ce qu'est une demande d'amour, aussi. Qu'est-ce que c'est que chercher à être accueilli par un pays si ce n'est qu'une demande d'amour ? Et comment est-ce que l'on répond à cette demande d'amour ? Eh bien je trouve que nous y répondons bien mal. J'ai honte de la façon dont on traite les réfugiés. J'essaie d'aider, à ma manière, comme je le peux, et avec les limites qui sont les miennes et j'ai aussi les pauvres moyens de mon écriture pour dénoncer certaines situations que je juge inacceptables.
Mais si je devais répondre de façon plus radicale encore et définitive à votre question, je dirais ceci : même si j'écris depuis la tombe, écrire et aimer sont pour moi la même chose.

 

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Les Enténébrés
de Sarah Chiche

Nombre de pages : 368
Date de sortie (France) : 3 janvier 2019
Éditeur : Seuil

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