Entretien avec Frédéric Hardouin pour son livre "Le Cinématographe selon Godard"

Frédéric Hardouin propose dans son livre "Le Cinématographe selon Godard" une réflexion sur le film cathédrale de Jean-Luc Godard : "Histoire(s) du cinéma". Pour en parler, voici ses réponses aux questions qui lui ont été envoyées.

Cédric Lépine : Pouvez-vous résumer le parcours qui vous conduit à vous intéresser au cinéma et à en faire l’objet de recherches ?

Frédéric Hardouin : Je crois que j’étais un gamin qui s’ennuyait beaucoup. L’adolescence, c’était pareil. Et le cinéma est arrivé. C’est-à-dire l’expérience de la salle. L’expérience de spectateur. Je me souviens des premiers films que j’ai vus comme ça, en salle. Beaucoup n’étaient pas très bons, mais l’expérience de voir un film sur un grand écran, qui vous emporte, qui vous fait oublier que le réel existe, ça, ce fut extraordinaire. C’est de l’ordre d’une addiction.

Avec le temps, je me suis intéressé à ce phénomène de la salle. Je lisais encore récemment un livre de Mireille Berton qui s’intitule Le Corps nerveux des spectateurs. C’est incroyable un tel bouquin ! Et puis je me suis dit que finalement, l’histoire du XXe siècle, c’était celle de l’hystérie. Comme la mélancolie avait été celle du XIXe. Or, le cinéma a à voir avec cette histoire de l’hystérie. Godard le souligne bien dans les Histoire(s).

 

C. L. : Sauriez-vous définir ce qui vous stimule en général dans le cinéma ?

F. H. : L’idée qu'il a été l'art le plus important du XXe siècle. C'est aussi simple que ça. En m'intéressant au cinéma, je me suis intéressé à notre siècle. Et sur le plan des arts, le cinéma s'impose. Le grand siècle du roman, c'est le XIXe. Pour le XVIIIe, ce sont les essais. Le grand siècle du théâtre, c'est le XVIIe. On remonterait l'histoire comme ça. La poésie, c'est le XVIe. Et cætera. La peinture encore avant... Pour le cinéma, ils sont très peu à avoir compris ça. Malraux, Godard l’avaient compris. Céline aussi l'avait compris très tôt... Pour le dire autrement, le cinéma a été la forme d'expression artistique la plus puissante au cours du XXe siècle.

 

C. L. : Comment et pourquoi en êtes-vous venu à vous intéresser aux Histoires du cinéma de Godard

F. H. : Je suis venu au cinéma avec les films de Truffaut surtout. Puis la Nouvelle Vague s'est imposée très rapidement par la suite. Rivette, Rohmer, Chabrol, Resnais, et quelques autres, et donc Godard également... J'ai alors suivi leur production à tous. Lorsque j’ai vu les Histoire(s), ce fut un choc immédiat. Je n'y ai pas compris grand chose, mais j'avais le sentiment qu'il se passait là quelque chose d'important, de très important. On a ce sentiment quand certaines œuvres vous résistent. Celles qu'on n'arrive pas à embrasser, c'est-à-dire celle dont on n’arrive pas à faire le tour, non avec les bras mais avec notre entendement. Comme quelque chose qui nous échappe, et ce, malgré le fait qu'on puisse y revenir sans cesse, parce que c’est de l’ordre de l’affect, que c’est jouissif… ou bien même lire des études très élaborées là-dessus... C'est comme ça avec L'Étranger de Camus, les Mémoires de Chateaubriand, ou bien encore avec La Recherche de Proust... Ça me fait ça aussi, depuis deux-trois ans, avec quelqu'un comme Jean-Louis Schefer, dont on parle si peu !

 

C. L. : Quelle place occupe selon vous ce film dans l’histoire du cinéma ?

F. H. : Celle appartenant au premier rang. Avec Psychose d'Hitchcock, Shoah de Lanzmann, Metropolis de Lang, et quelques autres encore. Je pense au Guépard de Visconti, au Voyage dans la Lune de Méliès. On y mettrait un Chaplin aussi. Un Griffith, un Gance, etc. Il faudrait faire la liste des 100 meilleurs films. Et les Histoire(s) du cinéma arriveraient dans les cinq premiers, incontestablement. Mais selon moi, ça va au-delà du cinéma. Il faudrait réfléchir à l'ensemble des arts du XXe siècle, à ce que ce siècle nous a livré de plus puissant. Picasso, Chagall en peinture... En littérature, Proust, Céline, Faulkner... Et ainsi dans chaque domaine. Et puis on mélangerait le tout, et il en ressortirait les Histoire(s), avec quelques autres œuvres évidemment. Mais c'est de cet ordre-là selon moi. Les Histoire(s) sont parmi les œuvres les plus puissantes que nous ait livré le XXe siècle. J’ai l’impression que peu de personnes parmi les « spécialistes » ont réellement conscience de ça… Sollers, lui, a vu qu’il se passait quelque chose. Ils ne sont pas nombreux. Je serais bien incapable de citer ne serait-ce que cinq noms !

 

C. L. : Quelle place ce film occupe dans la filmographie de Jean-Luc Godard ?

F. H. : C'est sa plus grande œuvre. Proust a fait La Recherche, lui, il a fait les Histoire(s). Je ne peux pas dire les choses autrement. Bien sûr, il y a des chefs-d’œuvre. Le Mépris. Pierrot le fou. For ever Mozart, et bien d'autres. Mais avec les Histoire(s), on est face à une cathédrale. Ce qui m'embête un peu, c'est de constater qu’on ne sait plus ce qu’est une cathédrale. Comme on a pris conscience qu’on ne savait plus ce qu’était la peinture. C’est pour ça que Panofsky a fait ce qu’il avait à faire, avec l’iconologie. D’abord prendre conscience qu’on ne sait pas, qu’on n’a plus les clés pour réellement comprendre ce dont il s’agit, et puis malgré tout, s’y confronter. Y revenir sans cesse. Alors on peut peut-être commencer à comprendre ce qu’est une cathédrale… Mais c’est du travail.

 

C. L. : Considérez-vous aussi comme Godard dans son film que le cinéma est mort ?

F. H. : Ça a fait couler beaucoup d’encre cette histoire ! J’avoue que je ne comprends pas bien pourquoi. Godard a pourtant dit une chose simple : le cinéma dont il parle s’arrête au tournant des années 1950-60. Après, c’est autre chose. C’est un art qui subit l’influence de la télévision. Après viendra celle du numérique. Pour la télévision, dans les années 1960, il y a eu la notion du direct, en studio, derrière les pupitres. Après ça, il y a eu le reportage, dans les années 1970. Le clip, pour les années 1980. Et cætera. Tout ça n’a évidemment rien à voir avec le cinéma dont parle Godard, c’est-à-dire celui qui se définit par la notion de plan, et par celle de montage. Avec l’émergence de la télévision, ces notions n’ont plus grand sens. C’est autre chose. Et pour moi, c’est pour ça qu’il considère que le cinéma est mort.

 

C. L. : Quelles sont actuellement vos activités autour du cinéma ?

F. H. : Je travaille sur le cinéma de Méliès en lien avec la littérature de Céline. J’aimerais démontrer le fait que ce cinéma-là fut une influence majeure dans l’écriture de Mort à crédit. C’est essentiel. La critique, d’une manière générale, en France, n’aime pas trop le mélange des genres. Par exemple avec Mort à crédit, on se contente de citer des influences purement littéraires. Ou d’avoir une approche psychanalytique. Tout cela est très intéressant, c’est certain. Mais on en oublie l’essentiel. Et là, on ne fait pas le rapprochement entre littérature et cinéma. Quand on est dans un domaine, on ne sait pas regarder ailleurs. Ou bien on ne veut pas voir, je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est que le plaisir de confronter les domaines est immense. Et quand on constate ça chez certains, chez de grands artistes qui plus est, c’est jouissif. C’est pour ça que Jean-Louis Schefer est très important en ce début de XXIe siècle car il mélange les genres.

 

 

9782343181271b
Le Cinématographe selon Godard. Introduction aux Histoire(s) du cinéma ou réflexion sur le temps des arts de Frédéric Hardouin

Nombre de pages : 222

Date de sortie (France) : 19 août 2019

Éditeur : L’Harmattan

Collection : Champs visuels

 

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