Entretien avec Jean Azarel, auteur de la biographie "Waiting for Tina"

Il n'existait pas encore de biographie de Tina Aumont, actrice hors du commun qui a traversé les époques autant que les genres, dans les cinémas français, italien, britanniques, etc. Sous forme de puzzle, Jean Azarel, l'auteur de cette biographie intitulée "Waiting for Tina, à la recherche de Tina Aumont" rend hommage à cette artiste disparue dans l'anonymat.

Jean Azarel © JP Loubat Jean Azarel © JP Loubat
Cédric Lépine : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser particulièrement à Tina Aumont ?
Jean Azarel :
J’ai découvert Tina Aumont dans le film en noir et blanc -et muet- Les Hautes solitudes de Philippe Garrel en 1974. Elle joue aux côtés de Jean Seberg et Laurent Terzieff. J’avais 20 ans. Elle était belle, flottante, vivait avec le peintre Frédéric Pardo, me fascinait. J’étais un enfant de l’après 68, quand tout semblait possible, y compris d’aimer des femmes inaccessibles. J’ai suivi sa carrière en dents de scie de loin en loin. Elle est morte, oubliée, dans le dénuement, en 2006. En 2009, je me suis rendu compte qu’aucun livre n’existait sur elle, son itinéraire. Arrivé moi-même à un âge où on commence à faire le bilan de la vie, j’ai décidé d’écrire Waiting for Tina. Et l’aventure a commencé…

 

C. L. : Pourquoi avoir choisi cette forme singulière pour écrire la biographie de Tina Aumont ?
J. A. : Je ne voulais pas d’une biographie classique. L’idée de départ était de lui rendre hommage sans faire un portrait hagiographique, en partant de la mort pour remonter à la (re)naissance. Je souhaitais mêler poésie (j’ai écrit plusieurs recueils dont un dédié au cinéma de Philippe Garrel), journalisme (les entretiens avec celles et ceux qui l’ont connue, aimée, célèbres ou anonymes) et littérature. Le livre est un puzzle dont les pièces n’ont pas vocation à s’assembler tout à fait. Je crois qu’il reflète la vie de Tina Aumont, comme de beaucoup de gens : ce n’est pas une ligne droite, lisse, voire normée…Tina a toujours gardé une part de mystère. À chacun(e) de se faire son idée de qui elle était vraiment en lisant le livre, à cet égard je donne juste des pistes.

 

C. L. : Que représente pour vous Tina Aumont dans l’histoire du cinéma français ?
J. A. : Un météore, sûrement. Sa beauté dont les magazines de mode étaient friands, son élégance, et pas seulement sa filiation, lui ouvraient grandes les portes du 7e art. La drogue a détruit sa carrière, mais, sa filmographie le démontre, elle était capable de jouer dans des registres très différents et dans des films de tous les genres. Elle a fait du western, du giallo, des drames sociaux, des films historiques, de l’art et essai, du fantastique, de l’érotique soft, voire des apparitions humoristiques comme dans Les Frères Pétard… Davantage que pour les Français qui l’ont plutôt boudée, c’était une égérie des cinéastes italiens les plus grands (Fellini, Bertolucci, Bolognini, Comencini…). À ce titre, elle prend place dans le cortège des grandes inspiratrices. Elle fait d’ailleurs partie des 20 actrices du livre de Ludovic Maubreuil Cinématique des muses.

 

C. L. : Quelles ont été vos différentes démarches d’investigation pour découvrir ce que fut l’histoire de cette actrice atypique ?
J. A. : Ce livre est une aventure humaine partie d’une page blanche. J’ai visionné une grande partie de sa filmographie, elle a tourné dans plus de 40 films, non sans difficulté pour récupérer des DVD, certains introuvables aujourd’hui. Internet a évidemment été d’un grand secours. J’ai passé des centaines d’heures de lien en lien, notamment sur le site Tumblr d’Elia Novella Dalmau qui lui est dédié. Mais bien sûr le plus important a été les multiples rencontres et entretiens. Très peu de gens ont refusé de s’exprimer. J’ai coutume de dire que c’est un travail de couture, de fil en aiguille ; pour confectionner le vêtement, en espérant qu’il soit correctement taillé. Je remercie tout particulièrement pour leur aide dans mes recherches le cinéaste Gérard Courant et Bernard Bacos qui gère le site « Paris 70 », ceux qui m’ont confié des photos et documents manuscrits inédits.

 

C. L. : Quelle place occupe cet ouvrage parmi les autres que vous avez déjà écrits ?
J. A. : Une place à part. Jusque-là, j’avais écrit de la poésie, des nouvelles, un roman court. Partir à la recherche de Tina Aumont, après tous ceux qui étaient et sont toujours dans l’attente de Tina, m’a permis de rompre en grande partie l’exercice solitaire, et parfois nombriliste, de l’écriture. J’ai pu rencontrer et parler à des gens qui appartiennent à une génération qui m’a fait naître une deuxième fois à la vie quand j’étais adolescent. J’ai voulu aussi témoigner d’une époque qui se dilue peu à peu, où l’art dans son ensemble, le cinéma en particulier, a fait preuve d’une créativité foisonnante. C’était aussi l’occasion d’écrire contre les drogues dures qui tuent la relation humaine et amoureuse, avant de détruire le consommateur dépendant. Waiting for Tina a aussi ouvert la porte pour une autre biographie en cours d’écriture, plus romancée, sur la vie et l’œuvre de l’écrivain à multiples pseudonymes Jack Alain Léger.

 

C. L. : Qu’est-ce que vous aimez particulièrement dans le cinéma ?
J. A. :
Je suis plutôt bon public et éclectique. En règle générale, j’apprécie qu’un souffle épique, jubilatoire, accapare l’écran. Les fictions « froides », trop intello- bavardes me conviennent peu. Je peux passer sans problème de Sergio Leone à Woody Allen, en faisant un tour chez Visconti, Fellini, Sautet, James Cameron, du Seigneur des anneaux à Dracula version Hammer, Les Visiteurs (le 1er) ou L’Incinérateur de cadavres. J’ai un faible pour Garrel depuis La Cicatrice intérieure en 1971. Il m’arrive de voir un film cinq, six fois, pour le redécouvrir, et je trouve toujours des choses nouvelles qui m’avaient échappé. Chez les actrices je citerais Ava Gardner, Sandrine Bonnaire, Adèle Exarchopoulos. Pour les acteurs, Humphrey Bogart, Klaus Kinski, Marlon Brando. Mais beaucoup me fascinent. Le cinéma est un art du vrai dans le faux, et met aussi du faux dans le vrai, comme dans la vie, à ce titre il est la vie, ma vie. C’était aussi celle de mon père, journaliste, présentateur TV, écrivain, réalisateur de documentaires… Avec ce livre, je poursuis en quelque sorte son œuvre.

 

 C. L. : Quelles ont été les différentes étapes d’écriture du livre ?
J. A. : J’ai dit plus haut que le livre regroupe les pièces d’un puzzle, c’est pareil pour les étapes d’écriture. Le plus compliqué a été le « montage ». Comme au cinéma je présume. Car j’avais une matière riche, en désordre, parfois redondante, parfois contradictoire. C’est le propre des enquêtes. Il a été nécessaire de couper, raccourcir, avec l’idée fixe de ne pas trahir non plus ce qui m’avait été dit. Il m’a fallu neuf ans pour arriver au bout, avec une pause de près de deux ans pour raisons familiales. Deux témoins que j’ai rencontrés, dont le cinéaste Jérôme de Missolz, sont décédés pendant cette période, ce qui m’a poussé à conclure. Il le fallait pour tous les gens… waiting for the book.

 

C. L. : Avez-vous souhaité traiter une partie de la vie de Tina Aumont plutôt qu’une autre ?
J. A. : Je n’avais pas d’idée préconçue là-dessus. Il me paraissait important de parler de l’enfance car elle est déterminante pour la suite d’une existence, plus encore lorsqu’on perd sa mère, une star comme María Montez, à 5 ans, et que le père, qui poursuit une carrière internationale en se remariant cinq ans plus tard, est absent. Après, il y a trois grands chapitres que je ne saurai dissocier : la jeunesse, où la gloire lui semble promise, ce sont les années de bonheur insouciant de Tina, puis les années 1980 qui sont celles de la lente dégringolade freinée par la fête, les années 2000 de la fin où bien que diminuée, elle garde un grand appétit de vivre. Toute sa vie elle aura été une princesse noyée, fragile, d’une grande gentillesse, « lumineuse dans sa volonté d’autodestruction » comme l’a dit Simon Reggiani.

 

C. L. : Quels seraient pour vous les films de Tina Aumont qui singularisent au mieux son art de l’interprétation au cinéma ?
J. A. : Je mets dans l’ordre chronologique ses rôles principaux dans le western de Luigi Bazzoni L’Homme, l’orgueil, la vengeance avec Franco Nero et Klaus Kinski, où elle joue une convaincante Carmen dans une adaptation de l’opéra de Bizet. En 1968 également, celui de L’Urlo (Le Cri) de Tinto Brass, fable libertaire, où elle est une sorte de muse virevoltante, à la beauté blessée dans plusieurs scènes « dures ». Elle va être ensuite beaucoup utilisée dans des rôles de séductrice mettant en évidence ses formes et sa plastique superbes. Elle l’acceptait mais préférait les scènes costumées qui lui allaient à ravir comme dans Metello de Mauro Bolognini. Jacques Richard, le cinéaste qui l’a fait tourner dans Rebelote avec Jean-Pierre Léaud, me l’a récemment rappelé : le sexe était secondaire dans la vie de Tina Aumont. Dans les années italiennes, elle magnifie le personnage d’Henriette dans le Casanova de Fellini (1976), le seul personnage féminin dont le séducteur joué par Donald Sutherland tombe amoureux. Elle respire dans ce rôle la bonté d’une femme au destin déjà écrit. Pour finir, je retiens un beau rôle dramatique dans Victoire ou la douleur des femmes de Nadine Trintignant en 1999, où elle campe la mère de Marie Trintignant avec beaucoup d’intériorité, rejetant d’abord l’avortement de sa fille avant de se repentir.

 

 

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Waiting for Tina, à la recherche de Tina Aumont
de Jean Azarel

Nombre de pages : 512
Date de sortie (France) : 18 octobre 2019
Éditeur : L’Autre Regard éditions
Collection : Biographie romanesque

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