Billet de blog 4 oct. 2021

Entretien avec Julien Dufresne-Lamy pour son livre "907 fois Camille"

Camille en naissant n'avait naturellement pas choisi son père et encore moins ses activités de proxénète sous le surnom de Dodo la Saumure. Son ami romancier lui propose sous la forme de l'enquête journalistique, du récit biographique et de la fiction d'en faire un récit personnel.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Cédric Lépine : Quels liens faites-vous entre votre précédent livre Mon père, ma mère, mes tremblements de terre et 907 fois Camille où les deux questionnent l’identité d’un père et les répercussions sur la construction individuelle de sa filiation ?
Julien Dufresne-Lamy : Le lien est ténu mais toujours là quand il s’agit de requestionner nos cellules familiales qui ne sont pas tant des cellules que des carcans ou des chapes souvent. C’est le cas de Camille quand ce n’est pas le cas de Charlie et de sa figure parentale aimante, dans Mon père, ma mère, mes tremblements de terre. Avec Camille, comme héroïne, tandis qu’elle existe, tandis qu’elle est mon amie, j’interrogeais autre chose : la famille secrète, silencieuse, criminelle, comme vérité, celle qu’on contrefait, qu’on dissimule alors, pour guetter sa propre identité.
C. L. : Quel.s fu.ren.t l’/les élément.s déclencheur.s pour vous et Camille de la nécessité de faire naître l’écriture de ce livre ?
J. D-L. :
Il faudrait raconter ici les dix années qui ont jalonné l’amitié qui existe entre Camille et moi, nos conversations sur nos origines, sur nos familles, sur nos modèles qui n’en étaient jamais. Le point de départ, je m’en souviens, Camille me parle de son père trafiquant de femmes, puis elle bascule et m’évoque ce clan tribal de femmes, les siennes, qui l’ont élevée et lui ont ouvert la voie. Une histoire de femmes qui résistent, se mettent droites, brisent certaines chaînes patriarcales, échouent aussi parfois. Le livre est né de cette vérité ancestrale.
C. L. : Quel contexte a déterminé la fin de l’écriture de ce livre ?
J. D-L. :
Écrire la fin d’une histoire vraie, vouée à se perpétuer, à continuer (Camille enceinte de sa deuxième fille, la naissance de celle-ci, son lien au père qui évidemment à la publication du roman se teinte d’autre chose) n’est jamais simple. Mais il faut trouver le bon point final, savoir quand s’arrêter, précisément à cet interstice infime de mon héroïne qui en a terminé avec ses souvenirs et de l’auteur qui l’observe, l’écoute et la regarde, fait de cette ultime expérimentation-là son acte final.
C. L. : Entre investigation journalistique, travail de fiction et analyses autobiographiques, comment avez-vous dosé ces différentes approches ?
J. D-L. :
Cette compilation des genres m’apparaissait comme un cumul évident, l’équilibre même du texte. Car ce texte sonde à la fois mon amie comme fille de malfrat, raconte mon rapport évidemment à celle-ci et à l’amitié, à la vérité enfin, à comment s’en faire ou s’en défaire dans l’écriture, tout en questionnant, puisqu’on parle ici d’un père proxénète, de nos sociétés qui consomment encore et toujours le corps des femmes. Il fallait dire tout ça, donner un contexte narratif ainsi qu’un sens littéraire et politique à l’histoire de Camille qui s’inscrit au cœur de l’histoire des femmes.
C. L. : Vous qui êtes l’ami proche de Camille, né la même année qu’elle et qui plus est son voisin, à quel point son portrait que vous peignez peut-il être aussi un autoportrait ?
J. D-L. :
Pour toutes les raisons que vous citez. Parce que, que je le veuille ou non, je suis dans son histoire, je l’écris et je l’incarne, je suis Camille le temps du roman, c’est-à-dire des mois et des mois, tandis que je continue de narrer au je, cet auteur qui décrit et explique cette urgence à faire de l’histoire de son amie un livre. Plus je confronte cette urgence dans le livre, plus j’existe. Plus j’interroge alors mes propres fondements de famille, mes figures, mon éducation, pour comprendre celles qui ont investi Camille.
C. L. : Cette écriture a-t-elle été influencée par le contexte des confinements et de la pandémie mondiale qui a socialement par la pratique requestionné les places et les responsabilités de chacun dans les familles ?
J. D-L. :
Confinée ou non, l’écriture reste toujours un jaillissement monacal. Que je rencontre Camille pour qu’elle me livre son histoire ou que je mette des mots sur les silences de sa vie, il n’y a que l’écriture qui décide, cherche, met en œuvre. Peu importe les contextes, elle n’est freinée en rien, elle est seulement déplacée, elle se cherche autrement. Comme nous l’avons tous été ces mois-là dans nos groupes familiaux ou sociaux.
C. L. : Qu’est-ce que la conception comme la lecture de ce livre vous a apporté à vous ainsi qu’à Camille ?
J. D-L. :
Comme tous mes livres depuis dix ans : une compréhension. J’écris pour comprendre, pour nuancer mes regards ou mes jugements sur le monde, faire en sorte qu’ils ne soient jamais définitifs. Pour Camille, il s’agissait aussi de comprendre, cette fois autrement, de réinterroger les certitudes et les principes qui ont jalonné son apprentissage de petite fille qui a grandi sous l’emprise d’un père criminel absent et pourtant si présent.
C. L. : Camille est aussi le prénom où tous les genres sont possibles tout en protégeant l’anonymat, est choisi politiquement par les défenseurs des ZAD : cette dimension contemporaine de ce prénom pour parler de la nouvelle génération réinterrogeant les choix de celles qui les précèdent avait-il un sens pour vous ?
J. D-L. : Le prénom de Camille a été ma musique, mon appel au livre, que j’ai cité à chaque page, chaque scène pour faire exister au plus juste et plus près Camille dans ce qu’elle est, à chaque âge de sa vie. Parce qu’à l’origine Camille est ce prénom donné par son père en hommage à un mafieux assassiné avant sa naissance, un prénom donné, offert puis délaissé, qui aurait pu tout bousiller. Et c’est un prénom mixte donc, qui dit les hommes et les femmes, ce qui les confronte, les unit ou vient illustrer comme ici les invasions et les dominations.
C. L. : Le titre en plus de la justification du nombre d’occurrence du prénom, a-t-il un lien avec le roman et le film de Christophe Honoré 17 fois Cécile Cassard ?
J. D-L. : Ce lien n’existe que dans sa dimension poétique, dans cet entêtement scandé à raconter une femme, la livrer pour mieux la délivrer.
C. L. : Quel espoir et quelles perspectives avez-vous à l’heure actuelle quant à la prise de conscience des responsabilités des pères dans la parentalité d’aujourd’hui et de demain ?
J. D-L. :
Avoir écrit 350 pages sur un père proxénète qui a trois filles, qui ne s’arrête pourtant jamais d’exploiter des femmes ne me donne pas beaucoup d’espoir. Tout comme ce terme-là de votre question : prise de conscience. Quant à l’inverse on parle encore et toujours d’instinct ou de charge maternelle. Les mots trahissent toujours nos modèles sociaux et on a beau parler, depuis trois ou quatre décennies, de ces nouveaux pères, je tique un peu, car être un nouveau père depuis quarante ans, ça me pose bien quelques doutes. Mais mon livre ne réduit aucunement ces prises de conscience-là, tout comme il n’efface jamais l’idée selon laquelle les mères sont encore celles qui doivent gérer la grande part de la production domestique, au détriment du reste.

907 fois Camille
de Julien Dufresne-Lamy

Nombre de pages : 336
Format : 13cm x 21cm
Date de sortie (France) : 26 août 2021
Éditeur : Plon

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