Entretien avec Alain Éraly pour son livre "Une démocratie sans autorité ?"

L'autorité est actuellement en France comme dans le monde requestionné dans la légitimité de ceux qui doivent l'incarner au nom de la démocratie. Alain Éraly propose une réflexion pertinente sur la place de l'autorité dans une organisation démocratique.

Cédric Lépine : Comment et pourquoi vous êtes-vous intéressé à la problématique de l'autorité ?
Alain Éraly : Dans des champs aussi variés que l’entreprise, l’université, l’école, l’hôpital, l’administration ou l’associatif, j’ai eu l’occasion de côtoyer des responsables exemplaires et d’autres médiocres, voire lamentables, et j’ai moi-même fait l’expérience, à plusieurs reprises, de la difficulté d’assumer la responsabilité d’un collectif. Comme formateur d’adultes, j’ai passé des milliers d’heures à analyser avec des responsables publics et privés les problèmes qu’ils rencontraient, les dilemmes auxquels ils étaient confrontés, les anxiétés typiques qui les taraudaient. Au fil de nos échanges, j’ai pris conscience de la récurrence des difficultés : le même genre de témoignages revenait encore et toujours, émanant des milieux professionnels les plus divers. À l’évidence, tous ces responsables affrontaient, chacun dans son contexte propre, une seule et même dynamique sociale, culturelle et morale. Tous exprimaient la crise de légitimité inhérente à notre modernité démocratique.


C. L. : Quelle définition feriez-vous du terme « autorité » ?
A. É. : À la différence de la coercition ou de la domination, l’autorité se comprend comme la légitimité personnelle qu’une personne retire du fait d’occuper une position d’exception, de jouer un rôle spécifique, d’exercer un pouvoir et d’assumer une responsabilité au nom d’une institution. Aucune société n’est concevable sans de telles puissances de parole au service du commun. Vivre en société, ce n’est pas simplement échanger avec d’autres individus, c’est participer à des institutions. Or, par elles-mêmes les institutions sont muettes, il faut des locuteurs légitimes pour leur procurer une force – la force performative de donner un ordre, d’autoriser ou d’interdire, de valider une convention, de promulguer une loi, de diplômer, de baptiser, de marier, de prononcer un jugement, de sanctionner, de nommer à un poste, d’évaluer un examen, d’ouvrir et de fermer une séance, d’engager une collectivité vis-à-vis d’autres collectivités, etc. L’autorité est cette parole légitime, elle est donc une puissance de langage bien plus qu’un pouvoir de contrainte. Il n’y a de vie collective que de responsables qui incarnent la communauté et prennent en charge la destinée commune. Quand une association se donnerait pour mission de lutter contre l’autorité, elle devrait encore se choisir un responsable. Quand elle prétendrait garantir la libre expression en son sein, il faudrait quelqu’un pour animer les réunions et réguler les échanges. Quand elle voudrait faire alliance avec une autre association, quelqu’un devrait bien porter sa voix. Et si elle se trouvait paralysée par un conflit interne, il faudrait encore quelqu’un pour intercéder ou arbitrer. Célébrer la fin de l’autorité, c’est confondre la réalité de notre monde social et le fantasme idéologique qu’on en construit. Innombrables les institutions, les mouvements sociaux, les partis politiques, les associations qui piétinent et s’enfoncent dans la crise faute d’avoir réglé l’exercice de l’autorité en leur sein.


C. L. : Sur quelles matières et sources (sociologiques, bibliographiques, etc.) vous êtes-vous basé pour établir vos analyses ?
A. É. :
Comme je l’ai dit, j’ai passé des milliers d’heures à explorer avec des fonctionnaires, des managers, des responsables d’institutions, des commissaires de police, des directeurs d’école ou des acteurs politiques les difficultés qu’ils rencontraient dans l’exercice de leurs missions. Je me suis également appuyé sur l’observation attentive de plusieurs dizaines de dirigeants. Comme directeur de cabinet d’un ministre, je me suis retrouvé pendant plusieurs années au cœur de l’action politique. J’ai mené plus d’une centaine d’entretiens de responsables divers. Sans oublier, bien sûr, l’étude de la littérature sur la question, principalement dans les champ de la sociologie, de la philosophie politique, de l’éducation et de la gestion.


C. L. : À l’heure d’Internet, considérez-vous que la problématique de de la remise en cause de l'autorité a tendance à se globaliser ou ce concept peut-il être encore appréhendé de manière totalement différente d’un pays à l’autre ?
A. É. : La question est complexe. Le rapport à l’autorité continue de varier considérablement selon les sociétés. Le rapport à l’autorité en Corée du Nord, en Chine ou au Japon est très différent du rapport à l’autorité en Europe par exemple. Qui plus est, les formes d’autorité varient à l’infini, tout comme les institutions qui les sécrètent : ce n’est pas du tout la même chose d’assumer une autorité judiciaire, parentale, professorale, politique, médicale, managériale ou encore militaire ! Les conditions de légitimité sont très différentes, comme aussi l’accès aux positions dans ces différents champs, les rôles à jouer, la nature du pouvoir qu’on exerce, les responsabilités qu’on assume. C’est une erreur grossière de réduire l’autorité à une simple position dans une hiérarchie. Maintenant, il existe plus que des « airs de famille » dans la manière d’assumer l’autorité politique, managériale ou professorale dans nos démocraties occidentales aujourd’hui. Certaines tendances à la « globalisation » sont bel et bien à l’œuvre.



C. L. : Que reflètent selon vous les mouvements de protestation actuelle en France avec les « gilets jaunes », les ZAD en Europe comme ailleurs à l’heure actuelle, notamment au Chili, dans le questionnement de chaque citoyen en matière d’autorité ?
A. É. : Au départ, une série de protestations légitimes relatives au pouvoir d’achat, au sentiment d’injustice, à la précarité professionnelle, à la dégradation des espaces de vie, au spectacle de l’argent fou et des élites mondialisées, et dans nombre de pays comme l’Irak ou le Liban ou l’Algérie, à l’évidence d’une corruption qui ronge la société et finit par ébranler les esprits les plus raisonnables. En réaction, une coagulation de frustrations et d’indignations ordinaires, une escalade de résonances émotionnelles alimentée par les réseaux sociaux et souvent relayée par les médias. Tout cela nourrissant un imaginaire politique qui oppose le peuple victimisé au système : à cette puissance d’oppression indéfinie, cette conspiration d’élites et d’élus vécue comme la source ultime du malheur social. Fondamentalement, tous ces mouvements expriment avant tout la crise de légitimité du politique aujourd’hui. En même temps, nombre de ces mouvements expriment aussi un refus viscéral d’assumer la question de l’autorité en leur sein, une répugnance à se doter d’institutions propres et de structures d’organisation susceptibles d’assurer leur pérennité. Un tel tropisme conduit à préférer systématiquement les mouvements citoyens à l’action politique, le peuple aux élus, la société civile au travail parlementaire, le charisme à l’administration, l’agora à l’organisation. Cette répugnance à l’institutionnalisation a un coût : elle conduit au mieux à réduire l’action politique à la résistance, au pire à l’impuissance. Tout se passe comme si ces mouvements avaient renoncé de facto à la décision politique pour se contenter d’une forme basique d’action politique : celle de la protestation et du dégagisme. Un ouvrage entier ne suffirait pas à décrire les mouvements de renouveau démocratique qui n’ont pas tenu leurs promesses depuis Attac jusqu’aux gilets jaunes en passant par Occupy Wall Street, Nuit Debout ou les printemps arabes. Tous se sont enlisés faute d’assumer la question de l’autorité en leur sein, du projet de société, de l’action concertée et des relais dans les partis politiques et les assemblées parlementaires.



C. L. : Quelle place prend l'autorité à l'heure où l'internaute se sent aussi bien investi par ce qui se passe au niveau international que national et devient un « citoyen du monde » ?
A. É. :
Un citoyen se définit par rapport à une communauté politique. L’idée de « citoyen du monde » renvoie à l’imaginaire d’une communauté politique mondiale qui transcende les communautés politiques nationales - ou supranationales comme l’Europe ou l’Otan. Cet imaginaire d’une communauté mondiale reste éminemment fragile et minoritaire. Il reste que l’atmosphère, les océans, les forêts, la biodiversité nous apparaissent de plus en plus comme les composantes d’un patrimoine commun aujourd’hui mis en danger. Lorsque Bruno Latour propose de réactiver la figure mythologique de Gaïa, à la fois Terre et déesse mère dans la mythologie grecque, il défend implicitement un nouveau principe d’autorité dans la mesure où Gaïa, ni plus ni moins que Dieu ou la Nation, a bien besoin de porte-paroles susceptibles de la constituer en sujet politique et de l’imposer dans le débat public. Pour instituer un Parlement des choses, il faut que les choses elles-mêmes puissent participer au débat ! Or, même les milliards d’animaux que nous tuons chaque année, même les générations futures qui vivront dans un monde saccagé ne parviennent que très difficilement à se faire entendre. Le déclin de l’autorité tend à dissoudre le droit et le devoir de parler au nom d’une puissance supra-personnelle.


C. L. : Pouvez-vous définir l’idéal d’une « société saine » dans son rapport à l’autorité ?
A. É. : J’ignore ce que signifie l’adjectif « sain » lorsqu’on l’applique à la vie sociale. Tout au plus puis-je évoquer l’idéal d’une autorité respectueuse des valeurs de notre modernité démocratique. Nos sociétés réprouvent plus que jamais le despotisme et la tyrannie, l’expérience humiliante de la subordination personnelle et de la servilité, le glissement perpétuel du pouvoir à l’abus de pouvoir. En même temps, elles sont travaillées par un besoin douloureux de passé et d’avenir, de sécurité, d’impartialité, de justice et de courage. Lentement mais sûrement, elles prennent conscience de la nécessité, dans toutes les sphères de l’existence, d’un pouvoir légitime au nom du collectif. La justice suppose l’autorité du juge, la sécurité publique celle du policier, l’éducation celle des parents et des enseignants, l’équité sociale celle d’un pouvoir légitime en charge de la redistribution des richesses et de la protection des faibles. L’autorité, au sens de l’incarnation du collectif, fait l’objet d’une aspiration profonde même chez ceux qui disent la rejeter ! Partout, le besoin d’autorité se fait sentir, mais une autorité au service de la démocratie, du débat public, des droits et des devoirs, de la justice et l’équité, de la transmission des valeurs fondamentales, de la défense du commun contre l’emprise des intérêts privés, de l’adaptation des modes de vie à l’urgence écologique. C’est vraiment notre seule chance d’échapper à la régression populiste et la montée en puissance de cette forme de charisme médiatique exemplifiée par Trump, Bolsonaro, Poutine, Erdogan ou Modi – chacun à sa manière.



 

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Une démocratie sans autorité ? 
d'Alain Éraly

Nombre de pages : 256
Date de sortie (France) : 5 septembre 2019 
Éditeur : érès 

 

 

 

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