Entretien avec Jean-Pierre Andrevon, auteur d'une "Anthologie des dystopies"

Dans cet entretien, Jean-Pierre Andrevon parle de son livre consacré à l'histoire de la dystopie dans la littérature et dans le cinéma, deux grandes passions où il a l'occasion d'officier régulièrement en tant qu'auteur de romans et critique de cinéma.

Cédric Lépine : Quelle place occupe le cinéma dans votre vie et qu’en attendez-vous ?

Jean-Pierre Andrevon : Le cinéma ? Une place très importante, et ceci dès ma petite enfance où je voyais tous les films à ma portée, avec ma mère ou ma grand-mère d'abord, puis seul vers mes 10-12 ans. J'ai vu tous les classiques, de Chaplin aux Tarzan avec Johnny Weissmuller, des westerns de John Ford aux films de cape et d'épée. Et les premiers métrages de sf sont arrivés... Quand j'ai eu l'âge de réfléchir un peu plus, j'ai compris que le cinéma était un art total qui engrenait la littérature, la peinture, la musique, toutes facettes de la culture qui me nourrissaient. Cette passion m'a entraîné à faire de la critique, d'abord dans des publications étudiantes, puis à FICTION, POSITIF, L'ÉCRAN FANTASTIQUE où je travaille toujours, ainsi que, depuis une vingtaine d'années, pour un magazine local : LES AFFICHES DE GRENOBLE. Je crois faire la part, maintenant, entre un esprit critique raisonné et un enthousiasme qui n'a jamais baissé. Je vois en moyenne trois films en sortie par semaine, plus la cinémathèque de Grenoble (dont je fais partie de l'équipe dirigeante), sans compter la télévision avec en particulier le réservoir OCS.



C. L. : En plus d’être journaliste de cinéma, vous êtes auteur de romans de science-fiction, fantastiques et de polars : qu’est-ce que vous aimez explorer dans ces genres littéraires ?

J-P. A. : J'aime l'imaginaire sans limite. Je l'ai trouvée particulièrement dans les premiers romans de sf que j'ai lus, toujours vers ces fameux 10-12 ans (mon tout premier livre du genre fut La Guerre des mondes de Wells, je ne pouvais trouver mieux !). Mais dans le polar, j'apprécie aussi la mécanique, le scénario astucieux (Stanislas-André Steeman est mon maître !). Alors quand on est passionné par quelque chose, on a vite envie de passer de la consommation à la production. De mes premières nouvelles (impubliables) vers 15 ans, à un premier roman publié à 30, j'ai mis pas mal de temps pour y arriver. Mais j'ai eu la chance, justement, d'y arriver, au point qu'aujourd'hui, tous genres confondus, je cumule dans les 175 titres. Ceci précisé sans aucune prétention : c'est un fait, c'est tout.



C. L. : Comment vous est venue l’idée de consacrer vos analyses au thème de la dystopie et pourquoi ?

J-P. A. : La dystopie, ou les sociétés totalitaires en général, sont un des thèmes de la sf, celle particulièrement qui explore un futur proche ou parallèle – même si des genres aussi éloignés que La Guerre des étoiles ou Game of Thrones en contiennent. En fait, elle est partout et, comme romancier, je l'ai interprétée plusieurs fois, par exemple dans Le Travail du furet. Il se trouve que depuis quelques années, sans laisser tomber la fiction, je me suis plutôt consacré aux études – manière pour moi de plonger plus profondément dans les genres ou thèmes qui m'intéressent particulièrement. Ça a commencé en 2013 avec 100 ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction, dont la rédaction s'est étalée sur 10 ans. Puis, en 2018, L'Encyclopédie de la guerre au cinéma, qu'a suivi un Tarzan, qui lui devrait paraître en juin, si les événements n'en retardent pas la sortie. Les dystopies sont venues encore après, histoire d'explorer le thème de manière plus approfondie. Et je travaille actuellement sur une autre étude du même genre, Cataclysmes et catastrophes, autre thème familier à la sf et que j'ai également abordé dans mon œuvre de fiction (Le Monde enfin), ce qui est plus encore dans l'actualité immédiate.



C. L. : Partagez-vous l’idée que les films de science-fiction sont nécessairement dystopiques et que l’utopie est rarement représentée au cinéma ? Cela signifie-t-il que l’avenir est nécessairement anxiogène de la part des scénaristes ?

J-P. A. : Films ou romans, la sf se subdivise en une multitude de sous-genres, du voyage temporel aux uchronies, en passant par la résurgence des dinosaures. Mais il est bien rare, comme je le signalais plus avant, qu'il ne s'y glisse pas un peu de dystopie. Pourquoi ? Parce qu'explorer le futur (ou un autre monde) revient toujours à se baser sur une réalité existante, sur le présent, qui n'est pas particulièrement riant, et auquel on ne fait que donner un coup de pouce. Si le futur tel que le voient nombre de romanciers ou de scénaristes est anxyogène, c'est bien parce que le présent dans lequel nous baignons l'est.



C. L. : Quels sont les critères pour vous d’un bon film dystopique ? ¨

J-P. A. : Exactement les mêmes que ce qui prévaut à un bon roman : il faut qu'on y croie. Le reste est affaire de fabrication, de talent, si l’on veut.



C. L. : Quels sont vos films fétiches du genre et pourquoi ?

J-P. A. : Le premier grand film dystopique, sur lequel je m'étends largement dans mon bouquin, est le Métropolis de Fritz Lang, qui date rappelons-le de 1926, et dont le scénario a été écrit d'après son roman, par sa femme, Thea von Arbou, qui embrassera peu après le nazisme. Ce qui explique qu'après coup Lang a toujours déclaré détester son film. Une opinion sincère et respectable, ce qui n'empêche pas le métrage d'être un chef-d'œuvre, esthétique d'abord, mais où tout y est : la séparation des classes entre les ouvriers des bas-fonds et les riches oisifs qui vivent au grand air au sommet des buildings, ou l'exploitation par le travail, avec cette fameuse gueule de Moloch qui engloutit les travailleurs. Beaucoup plus récemment, Bienvenue à Gattaca d'Andrew Nicchol explore l'autre face de l'exploitation, plus contemporaine, plus invisible aussi, puisqu'il s'agit de transformer l'homme pour en faire des citoyens dociles, à condition qu'ils aient un « sang pur », dont on sait bien ce que ça veut dire. Un film qui dérive du Meilleur des mondes d'Huxley, dont on a annoncé une adaptation que j'attends avec curiosité.



C. L. : Quels sont les avantages et les inconvénients pour la littérature et le cinéma à affronter la dystopie ?

J-P. A. : Un des inconvénients, s'il faut en chercher, est la répétitivité, qui peut gagner tout romancier ou scénariste, car les modèles ne sont pas infinis. Mais certains n'ont été que très rarement exploités, la dictature religieuse notamment (la charia, ce fameux « califat mondial » rêvé par certains), ce pourquoi on doit saluer l'excellente série La Servante écarlate, en n'oubliant pas qu'elle vient de la littérature, par la plume de Margaret Atwood. Mais la plupart des bonnes dystopies cinématographiques en procèdent, pensons par exemple au Farhenheit 451 de Ray Bradbury auquel Truffaut a rendu un bel hommage. Ici ce sont les livres qu'on brûle, donc la pensée. Modèles : Hitler, Staline, Mao. On peut ajouter le fait que les gens, lecteurs ou spectateurs, n'aiment pas toujours qu'on leur délivre de mauvaises nouvelles et préféreraient qu'on leur parle d'un futur plein de fleurs roses et de petits oiseaux. Mais un écrivain, un scénariste, s'il est conséquent avec lui-même, ne doit pas chercher à plaire, seulement la vérité.



C. L. : Analyser la dystopie en littérature et au cinéma était-il pour vous un bon moyen d’envisager les peurs appartenant à chaque époque et à chaque pays ? Qu’avez-vous appris de cette histoire de l’inconscient collectif ?

J-P. A. : Il y a longtemps que, comme auteur, sans exploiter les peurs ni vraiment chercher à les provoquer, j'essaye de m'y tenir, à cette vérité. Je n'ai pas écrit que sur les dystopies, mais aussi et surtout sur la destruction progressive de notre seule maison : la Terre, les bouleversements climatiques ne faisant qu'aggraver le constat. Aussi me suis-je souvent entendu dire : « Mais pourquoi êtes-vous si pessimiste ? » Question à laquelle je réponds : « Je ne suis pas pessimiste mais lucide, les chiffres parlent pour moi ». En revenant, à travers les lectures et le visionnage des films sur ce qu'ont écrit et filmé auteurs et réalisateurs sur le sujet de la dystopie, je n'ai pu qu'être conforté sur ce que, plus que ma philosophie - mot que je fuis comme le Covid-19 - mes certitudes politiques m'ont toujours enseigné : seule la vérité compte et doit être prise en compte. La vérité sur le futur est double : on a bien raison de le craindre, mais on peut aussi essayer de le changer. C'est ce que nous soufflent toutes les dystopies, comme exemples à ne pas suivre. Quant aux autruches, ou les trois singes qui se bouchent les yeux, les oreilles et la bouche, ce n'est pas pour eux que je travaille.

 

 

 

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Anthologie des dystopies. Les mondes indésirables de la littérature et du cinéma
de Jean-Pierre Andrevon

Nombre de pages : 336
Date de sortie (France) : 20 février 2020
Éditeur : Vendémiaire

 

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