Entretien avec Julie Blanchin Fujita pour son roman graphique "J’aime le nattô"

Sous la forme d'une récit documentaire autobiographique, Julie Blanchin Fujita invite à découvrir de l'intérieur la culture japonaise au quotidien avec une pincée d'humour et d'autodérision dans ce magnifique roman graphique aux allures de recueil d'aquarelles.

Julie Blanchin Fujita © Issei Fujita Julie Blanchin Fujita © Issei Fujita
Cédric Lépine : Ton récit présente ton arrivée au Japon comme un hasard : y avait-il déjà dans ton enfance un goût pour le Japon, même minime, par exemple à l’égard des anime japonais à la télévision française ?

Julie Blanchin Fujita : Comme beaucoup de gens de ma génération (je suis née en 1979), j’ai regardé le Club Dorothée, etc., mais à l’époque je ne savais pas forcément que tous ces dessins animés étaient japonais, ni même que certains récits se passaient à Tokyo (Signé Cat’s eyes, Nicky Larson…). Normal, vu que tous les prénoms et parfois même les lieux des séries étaient francisés ! Bien plus tard, lors des cours d’histoire de l’art ou de dessin lorsque j’étais étudiante, les enseignants faisaient de nombreuses références au Japon et je crois que cela m’a donné envie d’y aller. Mais de manière générale, les pays lointains me faisaient envie, si j’ai attendu longtemps pour y aller, c’est parce que le fait de ne pas parler la langue me faisait un peu peur. C’est pourquoi j’ai plutôt voyagé en Amérique du Sud au début. L’autre raison est que malheureusement, je ne connaissais pas l’existence de ces fameux visas « Working-holiday » : quel dommage (j’invite tous les jeunes de moins de 30 ans d’aller vite voir de quoi il s’agit) !

 

 

C. L. : Ton éducation familiale t’a-t-elle permis d’épouser la culture japonaise à venir ?

J. B. F. : Mon grand-père paternel était un ancien maître d’école, fidèle aux valeurs de l’école républicaine. Chez mes grands-parents, il y avait des tonnes de livres et d’encyclopédies sur le monde : mon grand-père étudiait le chinois, l’arabe ou le latin, j’adorais lui poser plein de questions ! Avec mes grands-parents, j’ai voyagé en France et en Europe. Mon grand-père maternel, lui, était un réfugié espagnol qui a fui les franquistes et il était dans les camps de réfugiés durant La retirada… Puis il a rencontré ma grand-mère à Bordeaux, elle aussi immigrée espagnole. Je suis l’aînée d’une fratrie de trois enfants et lorsque j’étais petite, avec mes parents, nous partions avec le camion aménagé en camping en Espagne, au Portugal, en Italie…

Je crois que c’est tout ce passé que je porte en moi qui m’a appris à être curieuse, à observer le monde qui m’entoure, à savoir m’adapter à des situations qui ne sont pas familières et qui m’a donné l’envie d’aventure.

 

 

C. L. : Quand tu as commencé à écrire et dessiner ce livre, quelle impérieuse nécessité t’animait ?

J. B. F. : Comme j’avais envie de partager le quotidien que je découvrais, j’ai d’abord commencé à écrire et dessiner dans un blog… qui n’était lu que par ma famille et quelques amis, je pense (ah ah ah). La moitié des histoires du livre viennent de ce blog, d’ailleurs. J’avais plusieurs fois proposé à des éditeurs d’en faire un livre mais je n’avais reçu que des refus… alors finalement j’avais plus ou moins arrêté mon blog. Jusqu’à ce que je rencontre l’homme qui est devenu mon mari, couplé avec mon déménagement manqué à Hong Kong… mais stop, il faut lire le livre, je ne veux pas spoiler ! Bref, c’est une fois revenue en France, durant ma grossesse, que j’ai eu le courage de démarcher à nouveau des éditeurs et l’un d’eux, les éditions Hikari, a été emballé par le projet. C’est comme ça qu’est né le livre, j’ai ajouté des dizaines d’histoires, puis un peu après la naissance de notre fille, le livre est finalement sorti !

 

 

C. L. : Pourquoi avoir privilégier l’approche documentaire et autobiographique pour raconter et faire découvrir le Japon plutôt qu’une approche fictionnelle ?

J. B. F. : En fait je crois que je ne suis pas très bonne en fiction, je n’arrive pas bien à créer le suspense, le retournement de situation, la quête… Bref, un bon scénario, quoi. Alors que là, j’avais de la matière à portée de main : ma vie ! Certes, j’ai un peu romancé et je n’ai pas tout raconté, mais je me sens beaucoup plus libre, finalement, dans ce système narratif.

 

 

C. L. : Avec la culture des mangas au Japon, la BD est-elle beaucoup plus développée, appréciée et mise en valeur qu’en France ?

J. B. F. : Oui et non, parce que le manga, c’est vraiment un autre mode d’expression que le roman graphique, ou la BD franco-belge par exemple. Ce n’est pas vraiment au niveau du dessin, mais c’est surtout dans la manière de produire et de diffuser les ouvrages (équipes de dessinateurs, production très rapide et à grande échelle, impression et façonnage, etc.). Petit à petit, la BD européenne s’exporte à travers quelques timides festivals ou librairies, car les Japonais aiment les livres de manière générale, mais il y a encore de la marge avant de détrôner le manga au Japon ! 

 

 

double page du roman graphique "J’aime le nattô" de Julie Blanchin Fujita © Hikari Éditions double page du roman graphique "J’aime le nattô" de Julie Blanchin Fujita © Hikari Éditions

C. L. : En quoi le fait de vivre au Japon a influencé ta manière de dessiner ?

J. B. F. : Depuis que nous nous sommes réinstallés au Japon un peu après la naissance de notre fille (qui est née en France), je me laisse beaucoup plus influencer par le graphisme japonais que l’on retrouve dans les livres, les mangas, mais aussi dans la vie quotidienne ; sûrement aussi parce que je lis beaucoup plus de livres pour enfants maintenant, ah ah ah ! D’ailleurs, un livre pour enfant, en japonais ça ce dit 絵本 (prononcer «éhon»), avec 絵 = image, 本 =  livre.

 

 

C. L. : Tu étais sur place au moment de la catastrophe de Fukushima que tu évoques dans ton livre : comment la société japonaise a intégré cette expérience dans son quotidien ? Cette mémoire est-elle encore présente ?

J. B. F. : La catastrophe de Fukushima est encore présente et c’est un sujet assez difficile à aborder pour ne pas tomber dans les clichés. La catastrophe de Fukushima, pour les Japonais, c’est tout d’abord le séisme de magnitude 9,1 de la côte Pacifique Sud, puis le tsunami meurtrier, qui à lui seul a causé le décès de 90% des victimes, et enfin la catastrophe nucléaire. En France, j’ai l’impression que l’on ne sait pas, par exemple, que le séisme en lui-même n’a causé que peu de victimes (mais toujours trop) grâce aux constructions antisismiques au Japon, et que, si les alarmes présentes sur toutes les plages japonaises n’avaient pas fonctionné, le tsunami aurait fait dix fois plus de victimes… Je crois qu’en France, on ne se rend pas compte à quel point les Japonais sont préparés aux catastrophes et on ne soupçonne pas leur capacité de résilience. À mon avis, nous devrions prendre exemple vu les différentes crises qui nous attendent. 

Le 11 avril 2011, pour de nombreux Japonais y compris mon mari (que je ne connaissais pas à l’époque), ça a aussi été une sorte d’électrochoc qui a fait réfléchir au sens que l’on souhaite donner à sa vie, à son rapport aux autres ou à la Nature et à la confiance portée aux institutions du pays. Par exemple, quelques familles ont choisi de s’engager vers une autre manière de vivre, de penser ou de consommer ; on le voit très bien dans le documentaire Dekiru, c’est possible de Mathilde Julien et Jonathan Carène.

 

"J'aime le nattô" de Julie Blanchin Fujita © Hikari Éditions "J'aime le nattô" de Julie Blanchin Fujita © Hikari Éditions

C. L. : Tu as consacré un coffret de planches aux recettes japonaises et ton livre met en valeur aussi cette cuisine avec le titre : comment la cuisine a acquis une telle place pour toi ? La cuisine serait-elle à la fois un facteur d’intégration et d’initiation à la culture japonaise ?

J. B. F. : C’est clair que la cuisine occupe une place très importante dans la vie des Japonais, un peu comme en France : on mange en famille, on aime les bonnes choses, on prend l’apéro (même si ça ne s’appelle pas comme ça), on célèbre des tas de fêtes en se retrouvant autour d’un repas. C’est clair que le fait que j’aime manger et goûter à de nouveaux goûts, faire la cuisine et prendre l’apéro, ça m’a beaucoup aidé à m’intégrer !

 

 

C. L. : Est-ce que tes livres sont également diffusés en France et au Japon ?

J. B. F. : Mes livres sont diffusés partout en France, concernant J’aime le nattô, il est aussi diffusé au Japon chez un éditeur japonais (Kadensha, avec pour titre 納豆が好き). Le livre a été traduit en anglais et va bientôt sortir dans les pays anglophones chez un éditeur américain, Tuttle Publishing, avec pour titre Tokyo love story.

 

 

C. L. : Imagines-tu de faire le même livre pour décrire avec la même précision anthropologique les mœurs françaises pour les lecteurs japonais ?

J. B. F. : Je crois que ça ne serait pas drôle parce que je ne ressentirais pas les choses du point de vue de « l’autre ». Si le Japon m’a fasciné (en bien ou en mal), me poussant à raconter toutes ces anecdotes dans mon livre, c’est justement parce que je ne suis pas Japonaise.

Mais depuis la naissance de notre fille Nami, je suis inspirée par des tas d’histoires qu’elle me fait vivre au quotidien, des anecdotes empreintes de sujets de société tels que l’écologie, la parentalité, la multiculturalité, l’éducation ou notre rapport à la nature. J’ai commencé à les mettre en image sous la forme de courts épisodes en bande dessinée intitulés Les Chroniques de Nami なみに日記 sur la plateforme de financement participatif Tipeee. Je publie une histoire par semaine et, si tout se passe bien, le livre sortira en janvier 2021. Si vous souhaitez me soutenir, c’est par ici :https://fr.tipeee.com/julie-blanchin-fujita Comme le dit mon éditeur Hikari, Les Chroniques de Nami est en quelques sorte le tome 1,5 de J’aime le nattô, avant le tome 2 qui lui, j’espère, sortira courant 2021.

 

 

9782367741123-1-75
J’aime le nattô
de Julie Blanchin Fujita

Nombre de pages : 232
Date de sortie (France) : 8 mai 2017
Éditeur : Hikari Éditions

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