Entretien avec Séverine Danflous, autrice de "Tennessee Williams, l’écran sauvage"

Après une étude sur Kafka et un roman de fiction intitulé "Brune platine", l'autrice et critique de cinéma Séverine Danflous signe son premier essai consacré au cinéma autour de la figure littéraire de Tennesse Williams.

Séverine Danflous © Marlène Sélavy Séverine Danflous © Marlène Sélavy
Cédric Lépine : D’où vient cet intérêt précis chez toi pour Tennessee Williams ?

Séverine Danflous : D’une image, comme souvent. Une image d’enfance. Une image obsessionnelle, celle de Natalie Wood courant sous une pluie diluvienne pour échapper au diktat de sa mère — fuir la mère qui fait s’évanouir les rêves et en mourir. Cette image provient du film de Sydney Pollack, Propriété interdite, adaptée de la courte pièce en un acte du même nom. Dans la pièce de Tennessee Williams, la mort du personnage d’Alva évoque le destin tragique de Marguerite Gautier, La Dame aux camélias de Dumas fils, portée à l’écran par Cukor sous les traits de Greta Garbo. Tennessee Williams cite Garbo qu’il adorait. Il introduit lui-même le cinéma dans la tragédie théâtrale. Mais je n’oublie pas Blanche DuBois sous les traits de Vivien Leigh, découverte à peu près au même âge. Une Southern Belle déchue, alcoolique, nymphomane, une femme blessée qui cherche un peu de rêve dans un monde dévasté, un monde qui la fait plonger dans la violence et la folie. Un tramway nommé Désir de Kazan m’a permis d’entrer davantage encore dans l’œuvre de Tennessee.

J’ai donc découvert Tennessee Williams à travers ses adaptations cinématographiques en premier lieu, avant de savoir lire et écrire. Puis je l’ai lu et ai désiré écrire sur la manière dont le cinéma s’est emparé de cette œuvre, les malentendus et, malgré tout, la sauvagerie qui continue de transpirer à l’écran.



C. L. : Comment as-tu procédé pour réunir toute l’information pour écrire ce livre : cela passait-il par des informations biographiques sur Tennessee Williams et la lecture attentive de ses livres et des films de manière exhaustive ?
S. D. : Un essai suppose des lectures, nombreuses, et des recherches. Aussi, j’ai lu : toutes les pièces et nouvelles, ainsi que le roman de Tennessee Williams, quantité de biographies sur l’homme, en français et en anglais, son Notebook, sa correspondance avec Kazan ou Maria Saint-Just et d’autres encore, mais aussi, puisque mon projet était de travailler sur les adaptations au cinéma, tous les entretiens de Michel Ciment avec Kazan, Losey, Huston, Mankiewicz… ceux de Tavernier, divers ouvrages sur ces mêmes réalisateurs dont le Faire un film de Sidney Lumet ou encore sur les acteurs (Brando, Magnani, Vivien Leigh, Elizabeth Taylor…), des études théâtrales, sur la censure au cinéma, etc. Mes recherches se sont étendues sur plusieurs années et puis, en parallèle, j’ai décortiqué les films, analysant dans chacun d’eux des séquences complètes, repérant les thèmes principaux, les invariants et cherchant... Par ailleurs, la littérature américaine me passionne depuis mon plus jeune âge, j’ai commencé par lire Tennessee Williams, ses pièces et ses Mémoires (également intitulées Mémoires d’un vieux crocodile) avant de plonger dans Carson McCullers, Jane Bowles (grâce à Tennessee) puis William Faulkner, Sylvia Plath, Charles Bukowski, Paul Auster, Siri Hustvedt, Breat Easton Ellis et j’en passe… avant d’étudier à l’université en littérature comparée d’autres pans de la littérature anglophone puis d’écrire sur la faim chez Kafka, Levi et Auster.

Pour revenir à Williams, j’ai des carnets remplis de notes sur les films, les livres lus. Et puis au moment d’écrire, lorsque j’estime avoir digéré toutes ces lectures, j’essaie de les oublier un peu pour composer mon propre texte, ma propre réflexion infusée par celle des autres mais il est nécessaire devant un tel volume de documents de s’en défaire en partie. Les films seuls doivent être visionnés et revisionnés, les pièces lues et relues. C’est Chantal Akerman qui lorsqu’elle travaillait au scénario de La Captive d’après Marcel Proust avec Gilles Taurand, disait qu’il fallait « oublier Proust », écrire à partir des traces qu’il avait laissé en eux. J’aime beaucoup cette idée. Il ne s’agissait pas d’écrire une thèse, aussi l’ouvrage n’est pas truffé de notes de bas de pages. En même temps il faut être juste et précis donc on revient régulièrement aux livres cornés, annotés, marqués de papiers collants colorés.


C. L. : Est-ce que les films adaptés des œuvres de Tennessee Williams ont contribué dans les années 1950 à rendre caduques le code Hays ?
S. D. : Non, je ne pense pas. On peut dire que Baby Doll (1956) est la dernière grande victoire de la Ligue pour la vertu catholique (National Legion of Decency) qui parallèlement au code Hays jouait un rôle de premier plan dans la carrière des films. Le cardinal Spellman déclare que « Celui ou celle qui osera voir ce film, ou encore qui osera lever les yeux sur cette femelle impudique, commettra un péché mortel... », il dénonce dans le pouce de Carroll Baker « une fellation digitale très marquée ». Il se rend dans le hall de plusieurs cinémas de New York pour noter le nom des paroissiens qui enfreignent l’interdiction de voir ce film. Et en 1957, le film est retiré des écrans. Concernant le code, il est malmené par L’Homme au bras d’or d’Otto Preminger (1955) qui se passe de l’aval de la censure puis par Hitchcock qui de La Mort aux trousses (1959) à Psychose (1960), joue avec la censure pour la contourner. C’est aussi une évolution des mœurs et puis Bonnie and Clyde (1967) rendra le code Hays définitivement caduc.


C. L. : Comment abordes-tu la notion de « fidélité » dans l’adaptation des œuvres de Tennessee Williams au cinéma ?
S. D. : C’est assez complexe étant donné l’infidélité caractérisée de ces adaptations qui ne trouvaient pas grâce aux yeux de Tennessee. À New York, il supplie les spectateurs de La Chatte sur un toit brûlant de ne pas assister à la projection, veut faire retirer son nom du générique de Propriété interdite, reproche à Joseph Losey une distribution inadéquate pour Boom!, etc. En outre, l’ouvrage souligne ce que l’on pourrait appeler l’autocensure des scénaristes qui escamotent l’homosexualité des personnages aussi bien dans La Chatte sur un toit brûlant que dans Un tramway nommé Désir. La violence de certaines pièces est souvent édulcorée, par Brooks en particulier qui affirmait avoir peu d’affinités avec l’univers du dramaturge malgré deux adaptations. La Chatte était prévue pour Cukor qui refuse en raison de cette transformation de l’homosexualité en faiblesse psychologique concernant le personnage de Skipper. Doux oiseau de jeunesse du même Richard Brooks fait l’impasse sur la vasectomie subie par Heavenly Finley et l’émasculation de Chance. Et à chaque fois un happy end final cher à Brooks confine au contresens williamsien.


C. L. : Considères-tu que le cinéma a apporté une portée universelle aux thèmes pourtant locaux (le Sud des USA) de l’écrivain ?
S. D. : Ce n’est certainement pas le cinéma qui confère une portée universelle aux thèmes du Deep South, à la défaite des confédérés, la ruine des Southern Belle, au racisme qui ronge une région du Sud dévorée par la haine, la ségrégation… les pièces de Williams le font déjà très bien, tout comme les romans de William Faulkner, Carson McCullers… tout au plus, le cinéma a permis de les mettre en lumière et de les montrer à un plus vaste public. Il avait une valeur démocratique à l’époque d’où l’importance du code Hays. C’est parce que le cinéma était un loisir populaire et partagé par le plus grand nombre, parce que l’on s’y rendait en famille qu’il était un divertissement économiquement très profitable qu’on lui a imposé des règles aussi strictes.


C. L. : Quelles sont pour toi les meilleures adaptations de Tennessee Williams et pourquoi ?
S. D. : Parmi ces adaptations, on compte au moins cinq ou six chefs-d’œuvre : Un tramway nommé Désir (Kazan), Baby Doll (Kazan), Soudain l’été dernier (Mankiewicz), La Nuit de l’iguane (Huston), L’Homme à la peau de serpent (Lumet)…  Chefs-d’œuvre pour de nombreuses raisons sur lesquelles je m’étends longuement dans l’ouvrage depuis les costumes qui voilent et dévoilent la chair en passant par un noir et blanc extrêmement esthétisé, sans oublier la qualité de l’interprétation comme de la mise en scène.

La Ménagerie de verre de Paul Newman tient également une place de choix dans mon panthéon personnel, au même titre que Propriété interdite de Pollack, pour des raisons plus intimes.

 

 

 

 

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Nombre de pages : 320
Date de sortie (France) : 26 mai 2020
Éditeur : MAREST éditeur

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