Entretien avec Fabien Tillon pour son livre "Culture manga"

Grand passionné de la culture manga, Fabien Tillon en donne toutes les clés ainsi que son histoire dans cet ouvrage sorti en novembre aux éditions Nouveau monde Éditions.

Fabien Tillon devant un kamishibai © Fabien Tillon Fabien Tillon devant un kamishibai © Fabien Tillon
Cédric Lépine : Comment vous est venue l’idée de la nécessité d’écrire ce livre ?
Fabien Tillon :
Je remarquais que le manga devenait, en France, une pratique, sans être une connaissance. Les livres étaient dévorés par un nouveau public, surtout jeunesse, qui n’avait pas la moindre idée du sous-bassement culturel qui fondait et nourrissait les histoires dont ils se délectaient. Ce qui, d’ailleurs, alimentait sans doute la poésie et l’étrangeté que ce public y trouvait : les BD leurs semblaient totalement « autres », sans assise reconnaissable… Mais il me semblait tout de même nécessaire d’offrir un miroir historique et thématique, ne serait-ce que pour aider à progresser vers une lecture plus adulte, moins obsédée par les seuls manga shônen. Une lecture qui rapproche du « vrai » Japon, pas d’un Japon fantasmé habité par des créatures « mi-anges mi-hommes » ! [rires]


C. L. : Comment la culture manga a évolué depuis votre première synthèse dans votre livre Culture manga de 2006 ?
F. T. :
Précisément, le pari que je faisais d’une lecture plus adulte, qui se serait davantage tournée vers le manga seinen, n’a pas vraiment réussi ! Même si le manga a encore gagné quelques parts de marché dans le domaine de la bande dessinée dans notre pays, cela a surtout été le fait des mangas pour adolescents. Le seinen dans l’hexagone demeure une lecture minoritaire, malgré les efforts de tous les éditeurs pour offrir aux lecteurs les grands chefs d’œuvre et même la quasi-intégralité de certaines œuvres, comme c’est le cas pour le fonds Tezuka… Moyennant quoi, la France demeure, malgré tout, l’un des rares marchés au monde où le manga se lit dans sa toute sa diversité culturelle... Au Japon, la situation est différente, avec une crise assez profonde que traverse le secteur – c’est la même chose pour le cinéma -, crise qui est à la fois économique et (en partie) créative… reflet de la période difficile que traverse l’archipel, miné par la montée de la Chine et de la Corée, obsédée par le vieillissement de sa population, les questions que posent sa sécurité et son avenir, et la découverte d’une stupéfiante corruption de ses mœurs politiques et économiques dans la foulée de l’accident de Fukushima… Il y a quelques bons mangas seinen qui parlent de cette crise, comme l’éprouvant Last Hero Inuyashiki d’Oku (le créateur de Gantz), hélas ils sont peu lus chez nous…
Pour en revenir à notre belle patrie, je regrette chaque jour– ou presque ! – que les admirateurs du roman graphique en France ne connaissent pas mieux, par exemple, les œuvres d’Umezu. Je suis Shingo, pour moi, représente l’une des expériences de lecture les plus extrêmes et les plus étonnantes de ma carrière de dévoreur de papier… Je recommande également les étranges enquêtes mi-figue mi-raisin d’un auteur comme Sakurai qui, avec La Virginité passée 30 ans, offre une lecture pertinente des dérives de la modernité, et notamment la création autour de soi, par certains individus, d’un monde imaginaire peuplé de mangas, de films, de dessins, d’artefacts…, et leur incapacité totale, en parallèle, à vivre une vie normale, humaine, charnelle, vraie. C’est dans ce genre de sujets que le manga seinen, à mon sens, apporte au monde une grille de lecture pertinente, utile.


C. L. : Comment et dans quel contexte avez-vous découvert les mangas ?
F. T. :
Dans ce domaine, je suis un tardif ! Ma culture initiale est celle de la BD franco-belge, mâtinée dans mon adolescence du choc graphique et thématique des comics de super-héros – je suis de la génération Strange, Nova, etc. – et de la lecture parallèle des « Petits Formats » (PF), ces improbables séries en noir et blanc des années 1970-80 (Akim, Kiwi, Les Rois de l’exploit, etc.) qui distribuaient des bandes italiennes, argentines, anglaises, avec une prédilection pour les séries sportives, la science-fiction délirante et le fantastique échevelé, voire érotisé… « PF », d’ailleurs, qui ne sont pas si éloignés du manga, dans leur forme et leur liberté de ton. On peut d’ailleurs regretter que l’édition franco-belge de bande dessinée se soit « embourgeoisée » dans les années 1980-90, en produisant des livres de plus en plus beaux et chers, et en laissant de côté avec une petite moue de mépris toute cette production de BD dite populaire, peu onéreuse, qui avait pourtant des leçons de liberté narrative, si ce n’est graphique, à délivrer, et qui a disparu. L’Italie a fait le choix inverse, et se retrouve aujourd’hui avec une bande dessinée de kiosque très vivante, et de très bonne qualité, même si la production de beaux albums cartonnés, elle, est plus minoritaire.


C. L. : Quelles ont été vos sources pour écrire ce livre ? Avez-vous rencontré les auteurs de manga ?
F. T. :
Sources livresques et encyclopédiques, pour une part – l’excellent bouquin, aujourd’hui un peu dépassé mais toujours bourré d’informations de Frédérik Schodt, Manga ! Manga ! The World of Japanese comics, qu’on ne trouve hélas qu’en anglais, a été une source importante de mon inspiration... Mais aussi beaucoup de rencontres, en effet, pour mieux saisir la sociologie des mangas, leur impact dans la vie quotidienne des Japonais, et même des Asiatiques en général. Pas qu’avec des auteurs : les lecteurs, éditeurs ou simples fans, d’origine asiatique, notamment chinois, m’ont aidé à comprendre l’énorme importance qu’a eu le manga dans l’ouverture d’esprit des asiatiques sur le monde contemporain. En Chine, lorsque les premiers mangas sont apparus en masse, après la fin de la Révolution culturelle, les BD majoritaires étaient les Lianhuanhua, soit des récits par images infiniment moins dynamiques et percutants que les mangas (même si leur dessin était plus léché). Pour les jeunes Chinois de l’époque, cela a été une vraie libération, un choc esthétique et psychologique majeure, une entrée dans la modernité… On en trouve de multiples traces, par exemple dans les films hongkongais de Stephen Chow, comme Shaolin Soccer ou Crazy Kung Fu, qui doivent autant à la tradition chinoise du film d’arts martiaux qu’à la plasticité délirante de la BD japonaise, notamment les shônen de sport.


C. L. : Quels sont les liens d’influences réciproques qui se développent entre cinéma d’auteur (Mizoguchi, Kurozawa, Ozu jusqu’aux cinéastes contemporains) et culture manga ?
F. T. :
Le manga, pour les Asiatiques contemporains, et notamment les Japonais, représente un fonds de culture et d’imaginaire qui modèle plus d’une obsession… Haruki Murakami, par exemple, peut-être l’auteur nippon le plus lu dans le monde (1Q84, Kafka sur le rivage…) insère dans ses dispositifs littéraires énormément d’éléments tirés de ses lectures des mangas shônen ou seinen, surtout fantastiques. C’est assez drôle, d’ailleurs, de constater que de nombreux lecteurs de Murakami, en France, surtout chez les personnes les plus âgées, n’ont généralement aucune notion du fonds manga de ces œuvres, et sont fascinés par ses créations fantastiques sans voir qu’elles renvoient à des lectures que, généralement, elles méprisent ou en tout cas dédaignent... C’est aussi pour cela que j’ai écrit Culture manga, pour que le sous-bassement manga d’une partie de la culture contemporaine apparaisse plus clairement. En tout cas, que plus de lecteurs s’en rendent compte…
Pour en revenir plus directement à votre question, le dialogue entre la cinématographie (classique ou contemporaine) du Japon et le manga est un sujet passionnant à explorer, et extrêmement vaste : il y faudrait trois vies ! Il est clair, par exemple, qu’un cinéaste comme Nagisa Oshima a puisé son cinéma aux sources de la BD nipponne (mais pas seulement, bien sûr). Et, par contrecoup, les mangas sixties de Kamimura ou, plus récemment, d’un auteur contemporain comme Yamada (Sengo) sont très inspirés par le cinéma nippon du XXe siècle, celui d’Ozu, du jeune Kurosawa, ou encore le cinéma très « pop » de S. Suzuki…


C. L. : Quel était le contexte économique qui a favorisé la diffusion massive de la culture manga dans les années 1980 à la télévision française, sur Antenne 2, TF1 et La Cinq en particulier ?
F. T. :
Les Japonais ont longtemps hésité à vendre leurs mangas – et leurs animes – à l’étranger, persuadés qu’ils ne plairaient pas, car trop liés aux spécificités culturelles nationales.  Ils ne voyaient pas qu’ils avaient atteint à l’universalité, sans le vouloir !... Du coup, les premiers animes vendus à la télévision française (et européenne) au tout début des années 1980 l’étaient à des prix très bas sur le marché des droits de diffusion internationaux, pour pénétrer ces nouveaux débouchés grâce à un effet « prix ». Du coup, l’idée s’est installée qu’il s’agissait d’une production de bas niveau, alors que cette politique déflationniste n’était possible que parce que les dessins animés vendus étaient déjà bénéficiaires dans leur propre pays... C’est sans doute regrettable, tant il aurait été plus intéressant d’entrer dans le monde du manga par l’intermédiaire de Tezuka que par celui de Goldorak. Non d’ailleurs que Goldorak soit inintéressant, mais le faible accompagnement pédagogique de cette série, comme d’autres – sans compter les problèmes de mauvaise traduction, de versions tronquées, de diffusion d’épisodes dans le désordre, etc. – ont renchéri l’idée d’une culture vulgaire, défaillante, débilitante, d’essence décadente. C’était l’époque du sketch de Guy Bedos, Gueule de Rat !... Depuis lors, heureusement, on en sait un peu plus, et le public français de tous âges a appris à mieux comprendre les mangas et animes, tout simplement parce qu’on a commencé à leur expliquer ce qu’ils voulaient réellement dire, et d’où ils venaient.


C. L. : Quelle est la nouvelle place selon vous de la culture manga en France auprès de la nouvelle génération ?
F. T. :
Elle est toujours importante, mais on sent un tassement progressif. Les comics américains de super-héros, depuis les opérations commando de Marvel et DC sur le monde cinématographique – et SVOD – mondial, ont (re)gagné de nombreux cœurs. Sans compter qu’en vieillissant, beaucoup de lecteurs de manga shônen passent à la BD franco-belge ou à d’autres pratiques culturelles, sans forcément passer par la case du seinen… Je pense qu’il est plus que jamais important d’apporter aux lecteurs enthousiastes des clés de compréhension et des passerelles culturelles pour faire de cette lecture d’enfance ou d’adolescence bien plus qu’une simple lubie de l’âge ingrat, mais une ouverture authentique sur l’autre moitié du monde, qui perdurera et nourrira à la fois le citoyen majeur et le rêveur mûr.



 

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Culture Manga : Introduction à la BD japonaise
de Fabien Tillon

Nombre de pages : 208
Date de sortie (France) : 4 novembre 2020
Éditeur : Nouveau monde Éditions

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