Entretien avec Agnès Michaux pour son livre "La Fabrication des chiens"

Les chiens domestiques ont une histoire et la journaliste et romancière Agnès Michaux a mené une enquête minutieuse afin de pouvoir livrer le premier tome de ses romans de fiction intitulé "La Fabrication des chiens" qui se déroule en 1889 à Paris en suivant un journaliste travaillant pour le Figaro.

Agnès Michaux © Anton Lenoir Agnès Michaux © Anton Lenoir
Cédric Lépine : Qu’est-ce qui vous stimule dans l’écriture de vos différents romans de fiction par rapport à vos autres activités en tant que journaliste ?

Agnès Michaux : Je crois que ce qui stimule mon envie d’écrire, c’est – en toute simplicité – moi. Ce que je veux dire par là, c’est que je ne me tiens pas à distance de mes sujets. C’est moi, la personne qui veut dire, la personne qui fait. Qui je suis, comment je me transforme au fil du temps, ce que je comprends que je ne comprenais pas hier, l’urgence que je ressens à creuser certaines questions, c’est tout cela qui mène au prochain livre. Pour le dire autrement, la vie va, je vais avec la vie et mes romans vont avec moi et ma vie qui va. C’est sans doute pour cela que j’ai abordé des sujets très différents : Fritz Lang quittant l’Allemagne en 1933 après un rendez-vous avec Goebbels (Je les chasserai jusqu’au bout du monde jusqu’à ce qu’ils en crèvent, Hachette), Botticelli cherchant à retrouver l’envie de peindre dans la théocratie de Savonarole (Codex Botticelli, Belfond), la vie d’écrivain (Journée exceptionnelle du déclin de Samuel Cramer, Belfond), la vengeance et le deuil (Système, Belfond), des personnages perdus dans un futur proche et en quête d’identité (Roman noir, Joëlle Losfeld). J’aborde des sujets apparemment très différents, mais c’est pour mieux tromper mon monde. La question, au fond, est toujours la même : comprendre l’homme et son rapport à ce monde où il ne fait que passer ou repasse sans cesse, selon ce que l’on croit.

Aujourd’hui, je dois dire que presque cent pour cent de mon activité est très directement liée à l’écriture, au sens « livres » du terme. Activité que je prolonge en toute harmonie en donnant des ateliers d’écriture rue Dante, dans une structure formidable, Les Mots. C’est bon de partager avec d’autres ce que l’on mûrit en toute solitude.

Pour ce qui est du « surgissement » de la Fabrication des chiens, ce fut le fruit du hasard, mais, comme dirait l’autre, « le hasard nous ressemble »… Se poser la question qui peut paraître bête : d’où viennent les chiens ? Sentir qu’il y avait XIXe siècle sous roche, chercher, découvrir qu’effectivement le fameux standard, qui est la règle pour les chiens de race, était une invention du XIXe siècle, tomber sur des articles vétérinaires contemporains s’alarmant des méfaits de cent ans de sélection sur le capital génétique des chiens d’aujourd’hui, laisser poser, parsemer d’une passion ambiguë pour la fin-de-siècle, ses beautés et ses désastres encore « actifs » à notre époque… Voilà, l’idée du roman était là, palpable. Il n’y avait plus qu’à.



C. L. : Quelles recherches avez-vous faites pour avoir suffisamment de matière documentaire pour entrer dans votre histoire ?

A. M. : La documentation, c’est l’alchimie des « cuisines d’époque ». C’est le fond et l’impalpable. Elle donne de la consistance au plat que sera le roman. Mais elle ne doit pas se sentir, simplement participer à la magie du goût final.

Dans mon cas personnel, je suis assez « maniaque », j’espère pour la bonne cause. J’aime savoir ce que les gens portaient, quels étaient les expressions, les couleurs, les lieux à la mode, quels étaient les commerces des quartiers où se déroulent mon roman, le nom du boulanger… C’est un peu sans fin, c’est très obsessionnel. Pour parvenir à glaner tous ces renseignements, je balaie quasiment tout le spectre : lecture des journaux de l’époque, lecture des romans (plutôt mauvais que bons, les mauvais romans ayant souvent l’art de l’anecdotique), des correspondances de gens célèbres, des bulletins des conseils municipaux de Paris, des revues scientifiques, des brochures publicitaires. Je n’oublie évidemment pas l’image : je cherche des photographies prises en 1889, des publicités, je répertorie les tableaux peints cette année-là, les dessins de presse. J’adore faire la documentation « image », j’ai la sensation de me transformer en Sherlock Holmes. Sur les photographies, je cherche le détail, le chien sous le réverbère, l’affiche collée sur le mur qui annonce tel ou tel spectacle, la façon dont on range le pain à la vitrine des boulangeries.

Je note tout dans de grands cahiers, j’y colle des images. Tous mes personnages ont ainsi une image associée, leur photographie s’ils ont existé et, pour ceux que j’invente, le plus souvent un tableau. Dans le cas de mon héros, Louis Daumale, j’avais juxtaposé deux images : une photographie de jeunesse de mon arrière-grand-père Arsène, né en 1880, et la photographie de Caillebotte avec sa chienne, qui a fini en couverture. Ah, si vous saviez combien de fois j’ai pu la regarder cette photographie ! J’y plongeais littéralement et je me sentais là-bas, en 1889.

La documentation, qu’elle soit texte ou image, ce n’est pas juste un matériau. Ce n’est pas du tout un matériau, d’ailleurs, c’est de la vie. Cette vie qu’on essaie de ramener, toutes ces choses passées, mortes, qu’on redresse quand on écrit un roman. J’ai un rapport très affectif, très humain avec la documentation car elle va me tenir compagnie pendant de longs mois durant lesquels elle et moi allons nous « parler ». Le moment d’écrire vient quand elle est entièrement « tombée » en moi, quand je sens que je peux me balader dans le Paris de ce temps-là, quand je sais ce qui m’attend au coin de la rue, quand j’entends les voix, quand je sens les odeurs qui sortent des cuisines, quand je vois bouger les femmes et les hommes dans les rues comme si je me promenais avec eux.

 

C. L. : Que représentait pour vous 1889 avant de commencer à écrire ce roman ?

A. M. : 1889, pour moi, c’est hier, ou à peine avant-hier. Je me suis toujours sentie proche de la fin du XIXe siècle, peut-être parce que j’ai bien connu mon arrière-grand-mère, née en 1883. Aussi parce que c’est le siècle dont on parle le plus, qu’on étudie le plus à l’école, c’est le siècle qui nous ressemble, puisqu’il nous inventa – je parle toujours de sa seconde moitié – la partie « révolution industrielle ». C’est à partir de là que la vie économique, la vie sociale, la vie politique se sont organisés. En 1889, on célèbre le centenaire de la Révolution, mais aussi, à hauteur égale voire supérieure, le progrès. Notre confiance dans le progrès scientifique a pris du plomb dans l’aile, quant au progrès intérieur de l’homme, c’est un autre mouvement, plus lent, presque toujours en retard sur le progrès technique, ce qui nous fait vivre dans un monde dont nous ne pouvons appréhender humainement et correctement les outils. On voit cela dès le XIXe siècle, dès l’invention du téléphone. On voit tant de choses en fait en regardant précisément et largement le XIXe siècle ! J’espère que mon roman aide à cela. Les clins d’œil y sont nombreux et traités le plus souvent avec humour. C’est aussi mon obsession pour le siècle où je suis née, ce XXe siècle atroce, dont j’ai toujours cherché à comprendre le mouvement, qui me ramène immanquablement au siècle précédent. Car il me semble que ce XXe siècle a été la très morbide floraison des germinations amorcées dans la deuxième partie du XIXe. C’était de là qu’il me semblait donc devoir repartir.



C. L. : Pourquoi avoir choisi un jeune journaliste du Figaro comme personnage principal ?

A. M. : Dans cet âge d’or de la presse, le Figaro c’est un peu la figure de proue. Un journal célèbre et célébré qui, parce qu’il en a les moyens, peut expérimenter les formes les plus modernes du journalisme, le photoreportage entre autres. C’est encore le Figaro qui frappe fort en s’installant, pendant l’Exposition universelle, au deuxième étage de la tour Eiffel : rédaction, clichage, imprimerie… Un vrai tour de force. Il me semblait donc que Louis Daumale, mon personnage principal, ne pouvait faire son apprentissage de journaliste que dans cette rédaction qui rassemblaient des figures fortes et très diverses de Saint-Genest, le légitimiste à Émile Gautier, l’ex-anarchiste féru de progrès scientifique. Enfin, il me fallait un journal ultra conservateur, ce qu’était le Figaro à l’époque, pour provoquer Louis, pour qu’il se pose des questions, s’oppose, apprenne.



C. L. : Qu’est-ce qui vous a mis la puce à l’oreille qu’il y avait un sujet autour de l’invention des chiens comme animal de compagnie ?

A. M. : Comme je vous le disais au début, les chiens ont tout déclenché. Ces chiens de race aujourd'hui perclus de maladies génétiques, ces chiens dont on ne s'étonne plus de savoir à quel âge et de quoi ils vont mourir, comme si cela était normal. Mise en place du standard, de la « race pure », élimination systématique des sujets « défectueux »… Ce que la fin du XIXe siècle faisait aux chiens, elle l'espérait pour les hommes. De ces chiens « fabriqués », tout s'est déroulé.



C. L. : En quoi la France de 1889 pointe du doigt celle de 2020 ?

A. M. : Je ne sais si je dois me réjouir de constater les échos, dans notre XXIe siècle balbutiant, de ce 1889, si loin si proche. Quand j’ai débuté ce travail, le parallélisme des actualités, dans un premier mouvement, m’a étonnée. Dans un deuxième, j’ai hésité entre le dépit et le rire. Dans un troisième, comme on gravit une montagne pour voir au sommet de nouveaux horizons, je me suis persuadé qu’on pouvait apprendre du passé pour mieux avancer sur cette route de l’histoire qui s’évertue à être pleine de cailloux… C’était un élan d’optimisme, car à tout dire, la contemplation de l’histoire amène immanquablement à constater que, malgré l’expérience, nous répétons sans cesse les mêmes erreurs. L’optimisme devait venir de la bouillotte qui tient chaud à mes reins quand j’écris. La bouillotte réchauffe, redresse, rassure. Ce que font rarement, dans l’histoire de l’humanité, les coïncidences du passé et du présent.



C. L. : Qu’est-ce qui vous conduit à vouloir développer ce récit sur plusieurs tomes avec un récit séparé de dix ans ?

A. M. : On ne quitte pas les gens qu’on aime et j’aime mes personnages comme de vraies personnes, qui respirent, rient, pleurent, tombent amoureux. Je ne dis pas ça pour la forme, c’est ce que je vis avec eux, le contact, la présence. J’ai été ravie de rencontrer chez mon éditrice le désir de suivre Louis Daumale dans le temps. Il y aura donc un tome II, en 1899, et, je croise les doigts, un tome III en 1909. Tous les dix ans, nous retrouverons Louis Daumale et les chiens, nous verrons changer le visage de la science, de la France, se construire les extrémismes, et notamment l’Action française. Certains personnages secondaires seront encore là, de nouveaux apparaîtront. Ce tome II est bien avancé. Que pourrais-je en dire sans « divulgacher » ? Il débute au début du mois d’août, alors qu’un été caniculaire s’est abattu sur la France et qu’à Rennes, le second procès du capitaine Dreyfus est sur le point de s’ouvrir…

 

Quelques conseils culturels pour faire du confinement autre chose qu'un ahurissement affolé devant les chaînes infos :

Un film à voir ou revoir : Stalker d'Andreï Tarkovski

Une série pour rire : Little Britain

Un livre à lire et relire : La Vie solitaire de Pétrarque

Une œuvre musicale pour accompagner le champ retrouvé des oiseaux : Poème de l'extase d'Alexandre Scriabine.

Une chanson pour danser joyeusement dans sa cuisine : Love will keep us together par Anita Sarawak

 

 

9782714479617ori
La Fabrication des chiens
d'Agnès Michaux

Nombre de pages : 368
Date de sortie (France) : 6 février 2020
Éditeur : Belfond

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.