Décédé en septembre dernier, l’anthropologue Alain Testart laisse une œuvre non encore totalement publiée[1]. Son premier ouvrage posthume est un petit livre accessible au grand public et qui tombe à pic dans une actualité française à nouveau travaillée par la polémique au sujet de la « théorie du genre ».

En général, les spécialistes de ces questions ne s’intéressent qu’aux sociétés contemporaines ou/et ne se préoccupent de faire la généalogie des catégories « homme » et « femme » de la civilisation occidentale au mieux que depuis l’Antiquité grecque. En tant qu’anthropologue s’interrogeant sur l’évolution des sociétés humaines depuis leur préhistoire[2], Testart analyse la division sexuelle du travail en partant des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Comme souvent, grâce au regard éloigné de l’anthropologue, il en résulte une riche réflexion à même d’apaiser des débats qui sont d’autant plus passionnés qu’ils ne prennent pas assez en compte ce que Spinoza appelait la connaissance adéquate du réel, donc sans interprétation idéologique quelle qu’elle soit.

Dans un ouvrage scientifique de 1986, Alain Testart avait déjà mis en évidence une constante des sociétés de chasseurs-cueilleurs[3] : d’une part, la division sexuelle des tâches était déjà clairement en place, même si elle n’en était qu’à ses débuts et ne ferait que s’accentuer, d’autre part, celle-ci pouvait s’expliquer bien mieux par la mise en évidence d’une croyance que par des causes matérielles a priori plus convaincantes. En effet, chez les chasseurs-cueilleurs, les hommes chassent et les femmes cueillent et, si celles-ci ont la possibilité de chasser, elles ne le peuvent qu’à « leur » manière, c’est-à-dire sans faire couler le sang par une arme de jet coupante ou perforante. Les explications naturalistes se révélant inopérantes (p. 16-23) – par exemple, manier le pilon, outil féminin par excellence, demande une grande endurance physique –, c’est donc du côté de l’explication symbolique qu’il importe de se tourner.

 

En faisant du sang menstruel des femmes la cause de la division sexuelle des tâches dans les sociétés les plus anciennes, Testart n’en vient pourtant pas à évoquer l’impureté de ce sang, interprétation ultérieure de systèmes religieux constitués (judaïsme et hindouisme principalement). En effet, il constate que le problème ne vient pas de la confrontation des contraires mais de la conjonction du même avec le même : « la mise en présence de deux êtres pareillement affectés par le sang risque de déclencher des catastrophes » (p. 143). Il n’y a donc là aucun jugement moral des hommes vis-à-vis des femmes mais une dangerosité potentielle que l’on préfère éloigner en tenant à l’écart les femmes de certaines activités et, en premier lieu, de la chasse sanglante. D'ailleurs, « chez les Aborigènes australiens, les jeunes initiés circoncis dont les plaies ne sont pas encore cicatrisées ne peuvent chasser » (p. 137).

De cet interdit non formulé découle tout un ensemble de conséquences dans la division sexuelle du travail jusqu’à notre époque : confection masculine d’objets par une technique de percussion lancée (le ciseau du menuisier ou du sculpteur) et féminine par une technique de percussion posée (les ciseaux de la couturière). Et de là suit dans le livre tout un ensemble de courts chapitres évoquant diverses activités dévolues soit aux hommes, soit aux femmes, avec une grande finesse d’interprétation, tout en étant amusée, de la part de son auteur. Par exemple, la force du symbole devenant métaphore fait que la houe peut être l’outil des femmes tandis que l’araire et la charrue sont uniquement ceux des hommes, étant les outils qui ouvrent et blessent la terre à la manière d’une arme de guerre[4].

Conscient des critiques que pourront énoncer matérialistes et idéologues, l’auteur conclut son livre par un chapitre récapitulatif bienvenu intitulé « Pourquoi ? ». C’est l’occasion pour lui d’affirmer que « croire qu’un ensemble aussi vaste et durable [de croyances et de pratiques] ait pu être inventé seulement pour assurer la domination masculine relève de la plus naïve des sociologies » (p. 138). Car, en effet, si les hommes ont pu s’attribuer les métiers les plus nobles et les plus techniques au détriment des femmes – voir le chapitre « Pourquoi le potier supplanta la potière » –, ce n’est pas la cause primordiale de la division sexuelle du travail mais un élément causatif parmi d’autres lié à l’évolution et à l’extension de cette division. En outre, « si les hommes ont dépouillé leurs femmes de leur savoir-faire traditionnel, ce n’est pas pour avoir plus de pouvoir contre elles, c’est pour en avoir plus contre d’autres hommes » (p. 131).

Tout au long de sa démonstration, qui n’est jamais alourdie par la volonté de convaincre à tout prix mais, au contraire, est rendue agréable par le désir de comprendre en dehors de tout jugement de valeur, Alain Testart évoque la disparition à venir de cette division sexuelle. En effet, l’antique force symbolique du sang menstruel perd bien du terrain chez les esprits modernes – même si pour certain(e)s, la mayonnaise peine encore à prendre pour une femme ayant ses périodes[5]… – tandis que l’idéal d’égalité entre hommes et femmes en gagne dans les sociétés postmodernes mondialisées. Pour autant, ce petit livre nous fait saisir que les évolutions sont toujours lentes, même lorsqu’elles s’accélèrent, mais lorsqu’elles sont à l’œuvre, elles sont inéluctables. Que l’on prône ou non dans les écoles la « théorie du genre », les catégories « homme » et « femme » sont en pleine évolution, tout en étant encore en partie déterminées par des représentations dépassées mais suffisamment actives pour nous amener à penser qu’il pourrait y avoir une régression.     

Ce que Testart nous lègue, c’est un regard sur l’humanité dans sa longue durée et dans sa grande variété, cela depuis la préhistoire car nous venons de loin, et notre « génome » culturel et symbolique réside la plupart du temps dans notre inconscient. C’est également de nous amener à penser qu’hommes et femmes ont partagé les mêmes croyances leur attribuant des rôles distincts : hommes et femmes sont ensemble depuis toujours, dans la même humanité, et c’est ensemble qu’ils évolueront encore malgré les inégalités prégnantes et les préjugés sexistes, voire toute « guerre » des sexes ou, plutôt, des genres.  

Alain Testart, L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail, Paris, Gallimard, 2014, 17,90 euros.


[1] Ce qui donne à son exécuteur testamentaire pour ses œuvres scientifiques, Valérie Lécrivain, une tâche lourde et importante à réaliser.

[2] Voir son précédent ouvrage chez le même éditeur : Avant l’histoire. L’évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac, 2012.

[3] Essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs, Éditions de l’EHESS.

[4] D’autant plus que la « métaphore du sillon » est fréquente en Grèce ancienne, dans le mythe biblique de Samson, mais aussi dans la littérature mythologique mésopotamienne – la déesse Inana déclarant : « Laboure-moi donc la vulve, ô homme de mon cœur » (Véronique Grandpierre, Sexe et amour de Sumer à Babylone, Paris, folio histoire 195, 2012, p. 13.

[5] Voir le chapitre « La mayonnaise, le sel et le vin ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.