Les Messieurs de Gonçalo M. Tavares (3) – Monsieur Kraus

« Ça c’est de la démocratie ! » Monsieur Kraus habite bien sûr le Bairro. Voisin de Voltaire, il partage avec lui le goût du conte philosophique et de la politique (sous-titre de ce Monsieur). Interroge le monde comme il va, en rédigeant des chroniques pour un journal.

Comme l’écrit Alberto Manguel dans la Postface du livre (Karl Kraus le voisin de tout le monde), « ce qui importe ici n’est pas la vision lyrique de notre monde mais le monde en tant que référent immédiat ». Ce qui le fonde et le structure, lois, décrets, décisions du Chef, quel qu’il soit (Chef est une fonction, effaçant le nom), et l’inévitable absurdité du pouvoir exercé.

Le texte de ce Monsieur est double : le lecteur voit évoluer Monsieur Kraus, prendre des notes préparatoires, croiser ses voisins, entendre leurs réactions à ses papiers mais il lit également les chroniques de ce satiriste, calqué sur le modèle de Karl Kraus, écrivain viennois (1874-1936), pamphlétaire, qui rédigea pendant près de quarante ans des articles virulents dans la revue Die Fackel (Le Flambeau) : prenant pour cible la justice, la corruption, la décadence de la langue allemande dont il jugeait la presse responsable, ses dénonciations culminent avec la condamnation du National Socialisme qui incarne, pour Karl Kraus, « la somme de tous les maux » (Alberto Manguel). Une seule réponse à apporter : la satire, seul genre apte à tourner en ridicule cette marche désaxée du monde, à dire son infinie répétition.« Monsieur Kraus quitta le journal de bonne humeur. Il savait que, par les temps qui couraient (à reculons ? de travers ?), « la seule façon objective de commenter la vie politique, c’était d’en faire la satire ». Bien ».Et les textes de ces Kraus, Karl comme le Monsieur de Gonçalo M. Tavares, ont des accents d’une actualité brûlante.Le chef déteste « la géographie, l’économie, la chimie, la sociologie, l’ingénierie, les mathématiques, la physique, de même que toutes les sciences inventées après le Christ ». Il ne jure que par les impôts (qui enrichissent le pays proportionnellement à la paupérisation de sa population), les inaugurations (sa marotte), les lois (populistes). Il aime le mouvement, le changement, quitte à brasser l’air.« Le chef aimait le changement parce qu’il n’aimait pas rester à ne rien faire. Et il n’aimait pas rester à ne rien faire parce qu’il aimait le changement. Telle était sa position sur la question ».
Les théories politiques du Chef sont d’une logique imparable, « c’est du vice versa simultané. Un concept stratégique ». Caressez un cercle, il deviendra vicieux, disait Ionesco, autre grand pourfendeur des absurdités du monde, qui pourrait figurer parmi les inspirateurs de ces chroniques, rédigées par un Bouvard et Pécuchet réuni en une seule personne. Un dictionnaire de la bêtise politique, redoutable, efficace, imbue d’elle-même, effrayante de pseudo logique qui mène aux dictatures sous couverture démocratique (recouvrant un populisme de fait). Tavares démonte la logique des chiffres en politique, du bon usage d’une économie arme des lois, entre burlesque – Chaplin version Le Dictateur – et froid dans le dos. Mais le Chef est si content de ses lois vides, « le Chef qui, à tant de rengorger, semblait au bord de la noyade ». Le Chef a toujours dans sa poche un programme télé. Il la regarde et voit en elle un instrument de mesure du monde comme représentation… La carte de son pays ? celle de son écran de télé. Toute ressemblance… Ainsi cette chronique qui dresse un parallèle complètement loufoque (donc d’une intelligence aiguë) entre football et régimes politiques :
Le Bairro est un quartier conçu comme un combat, il est, chaque Monsieur le rappelle en exergue, un « lieu où l’on tente de résister à l’entrée de la barbarie ». Lire ce Monsieur Kraus, c’est exercer un rire de résistance. Lucide et nécessaire.« J’ai commencé à lire vos chroniques, monsieur Kraus. Le monde se porte au mieux, n’est-ce pas ? Monsieur Kraus sourit. Remercia. Et prit congé ».

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Kraus et la politique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte d’Alberto Manguel, « Karl Kraus, le voisin de tout le monde », trad. de l’anglais par Christine Le Bœuf, éd. Viviane Hamy, 142 p., 12 €.

Déjà visités :

Présentation du quartier O Bairro et du projet de Tavares

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Valéry et la logique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, éd. Viviane Hamy, 86 p., 11 €.

A venir :Gonçalo M. Tavares, Monsieur Calvino et la promenade, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte de Jacques Roubaud, « Calvino & Monsieur Palomar », éd. Viviane Hamy, 88 p., 12 €.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Brecht et le succès, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, éd. Viviane Hamy, 70 p., 12 €.

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