Sur les rayons du Bookclub – 2

La vie en jeu. Une biographie de Vladimir Maïakovski

Maïakovski s’est suicidé, en 1930, en se tirant une balle dans le cœur. Une fin qui illustre une vie de provocations, de défis, personnels, poétiques, celle d’un des maîtres du futurisme, indissociable de la Révolution russe. La biographie de Bengt Jangfeldt, la première qui n'est pas due à l’hagiographie soviétique, rend toute l’incandescence d’un parcours politique et littéraire mais aussi une vie elle-même révolutionnaire jusque dans ce ménage à trois formé durant quinze ans par Maïakovski, Lili (sœur d’Elsa Triolet) et son mari Ossip Brik, théoricien de l’avant-garde futuriste. A travers cette immense figure de la vie littéraire des années 20, années de luttes pour une plus grande égalité, pour une société nouvelle, c’est une véritable fresque historique que brosse le biographe, jalonnée d’une centaine de photographies (inédites, pour une grande part). La Vie en jeu est l’aboutissement, dense et passionnant, d’années de recherches et de documentation, et des « orages politiques, littéraires, privés » qui se donnent à lire comme un roman. CM


Bengt Jangfeldt, La Vie en jeu, Une biographie de Vladimir Maïakovski, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, Albin Michel, 590 p., 25 €.


Henry D. Thoreau, Walden

Les éditions Le Mot et le Reste publient une nouvelle traduction du Walden d’Henry D. Thoreau, son œuvre majeure (1854). Walden ou la vie dans les bois est le récit d’une « révolte solitaire », au bord d’un lac, dans une maison construite de ses mains. Deux ans et deux mois d’isolement et de réflexions avant de retourner « dans la civilisation ». Il ne s’agit pas seulement pour Thoreau de rendre compte d’une expérience, d’une retraite mais de se demander « où j’ai vécu et pour quoi j’ai vécu », de livrer des essais, sur l’économie, la société, en un journal d’observations, d’anecdotes. Dialogue avec soi, avec le monde dont il s’est volontairement absenté pour mieux en saisir la présence, dialogue avec la culture et la littérature, Walden est un texte anticonformiste et d’une actualité tout à fait étonnante, comme le souligne la préface de Jim Harrison qui déclare avoir « grandi dans une profonde fascination pour Thoreau » dont témoignent d’ailleurs ses romans et insiste sur « l’improbable vitalité de l’œuvre de Thoreau près de deux siècles plus tard ». CM

Henry D. Thoreau, Walden, nouvelle traduction de Brice Matthieussent, préface de Jim Harrison, Le Mot et le Reste, « Attitudes », 368 p., 23 €

Combat féministe : tout reste à faire

Le féminisme se délite aujourd’hui dans la mesure où il est revendiqué par tout le monde et par n’importe qui. Le voilà désormais discours hégémonique prétendant libérer la femme mais l’asservissant de plus belle aux lois du marché. C’est ce que nous rappelle utilement Nina Power, philosophe et militante britannique, dans un petit essai alerte et déconcertant, La Femme unidimensionnelle. Elle évoque par exemple le féminisme des magazines et séries télé, qui pousse les femmes à « valoriser leurs atouts » au travail comme dans les loisirs. Ou bien encore ce « féminisme pour la vie » que brandit l’abominable Sarah Palin, en se décrivant en hockey mom, qui ne se distinguedu pitbull que par le rouge à lèvres.

Dans cette Femme unidimensionnelle, on trouve encore des analyses enlevées portant sur la pornographie, la loi sur le voile ou les politiques de la reproduction. Chacune pose la seule question qui vaille : celle de l’égalité sociale et politique des sexes. JD

Nina Power, La Femme unidimensionnelle, Paris, Les Prairies ordinaires, « Penser/Croiser », 12 €.


Dictionnaire des passions de Jean-Luc Godard

De A « lettre éminemment féminine pour Jean-Luc Godard, rime automatique pour des personnages emblématiques » à Z comme Zoetrope, en passant par Baiser, Extrême droite, Duras, Chinoise, Grossesse ou USA, ce Dictionnaire des passions de Godard parcourt l’œuvre du cinéaste, son laboratoire permanent, ses figures majeures ou plus marginales, ses thématiques, selon des angles attendus ou plus originaux.

250 entrées comme autant d’éclairages d’un homme et de son cinéma, ses lieux, ses acteurs, sa « bande à part », les symboles intrigants qui traversent ses films, comme autant de correspondances et de chemins de traverse.  Sexe, mort, tennis, Rolling Stones, « qu’est-ce que c’est dégueulasse ? » (A bout de souffle), un Godard de A à Z passionnant comme l’annonce son titre. « Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire ! » (Pierrot le fou) : lire ! CM

 

Jean-Luc Douin, Jean-Luc Godard, Dictionnaire des passions, Stock, 462 p., 25 €.

Prolonger : Mediapart, Jean-Luc Godard en liberté

Dictionnaire des concepts nomades

Publié sous la direction d’Olivier Christin, ce Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines interroge des notions capitales (laïcité, travail, intellectuels, humanisme, occident, histoire) en 25 entrées dues à des spécialistes venus d’horizons divers et d’aires linguistiques variées, comme une exemplification du nomadisme affiché dès le titre de l’ouvrage. Faisant appel aux sciences humaines comme aux sciences sociales, ce volume interroge le monde contemporain et ses vocables, nos usages linguistiques illustrant un rapport à l’histoire et à la société. Il se veut dialogue et mise en perspective, interrogation et réflexion, comme le souligne Olivier Christin dès les premières lignes de son Introduction au Dictionnaire : « Ce livre est un dictionnaire et, de fait, une forme de dictionnaire européen des sciences sociales et historiques. Pourtant, il ne poursuit aucune sorte d’exhaustivité, ne décrit en rien des écoles, ne propose pas de traduction systématique des termes et des concepts des différentes langues. Il ne prétend en rien dessiner un panorama des sciences sociales et de leurs protagonistes, si tant est qu’un tel projet aurait pu avoir du sens. Son objet est tout autre : saisir ce que les sciences humaines et sociales font de la langue ou plus exactement des langues européennes, comprendre ce qu’elles doivent à leurs singularités, expliquer pourquoi souvent d’une culture à l’autre on ne se comprend pas alors qu’on pense parler de la même chose ». CM

Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, sous la direction d’Olivier Christin, Métailié, 400 p., 25 €.

Durruti et le bel été de l’anarchie

Si l’on évoque couramment la guerre civile espagnole et son camp républicain, il est rare que l’on parle de l’extraordinaire montée du mouvement anarchiste dans l’Espagne des années 20 et 30 et tel qu’il culmina durant l’été de 1936 avec cette armée de travailleurs partant de Catalogne pour aller assiéger Saragosse. À la tête du mouvement, l’extraordinaire Buenaventura Durruti, héros légendaire et leader capable de soulever des centaines de milliers de gens se réclamant de l’idéal anarchiste et d’envisager une prise de pouvoir qui n’eut jamais lieu. Hans Magnus Enzensberger raconte ce personnage dans une passionnante reconstitution historique, qui n’est qu’un simple montage de documents et témoignages mis bout à bout. Paru en 1975 en traduction française, ce Bref été de l’anarchie est repris aujourd’hui dans la collection « L’Imaginaire ». JD

H.M. Enzensberger, Le Bref Été de l’anarchie, Paris, Gallimard, « L’Imaginaire », 11€.

Du Nouveau sous le soleil

L’impact de l’activité humaine sur la biosphère n’a jamais été plus intense qu’au XXè siècle. John McNeill propose, dans Du nouveau sous le soleil, le récit de cette « expérience gigantesque et incontrôlée menée sur la terre ». Publié en 2000 aux USA, traduit en 2010 en France et accompagné d’une préface inédite, cet essai interroge les particularités du XXè siècle, « prodigue » du fait de la croissance démographique, industrielle, urbaine et énergétique. Croisant bilans et perspectives, John McNeill livre une histoire de l’environnement et interroge l’avenir même de l’humanité. Son travail, scientifique, ne se veut aucunement prophétique. Comme il l’explique dans l’épilogue de son essai, « le futur, y compris à court ou à moyen terme, n’est pas seulement inconnaissable ; il est fondamentalement incertain ». Cependant, connaître notre passé récent, les problèmes d’environnement et de société qui en forment le socle peut nous permettre de « choisir notre propre sort plutôt que nous en remettre au hasard. Nous serions ainsi différents des rats et des requins – ainsi que des cyanobactéries qui nous ont précédés voici 2 milliards d’années ». CM

John R. McNeill, Du nouveau sous le soleil, une histoire environnementale du XXè siècle, traduit de l’anglais (USA) par Philippe Beaugrand, Champ Vallon, 512 p., 26 €.

Jacques Dubois et Christine Marcandier

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