Les Messieurs de Gonçalo M. Tavares (4) – Monsieur Calvino

Chez Italo Calvino, les barons sont perchés, les vicomtes pourfendus, les chevaliers inexistants, c’est le corbeau qui vient le dernier : un univers onirique et fabuleux, souvent allégorique pour dire le réel, la nécessité de la résistance, un monde où les journées sont celles d’un scrutateur cosmicomique des villes invisibles… Et si par une nuit d’hiver un voyageur… ?

Chez Italo Calvino, les barons sont perchés, les vicomtes pourfendus, les chevaliers inexistants, c’est le corbeau qui vient le dernier : un univers onirique et fabuleux, souvent allégorique pour dire le réel, la nécessité de la résistance, un monde où les journées sont celles d’un scrutateur cosmicomique des villes invisibles… Et si par une nuit d’hiver un voyageur… ?

Ce voyageur, inlassable marcheur comme tous les habitants du Bairro – cet autre Château des destins croisés – est monsieur Calvino. Pas l’écrivain, mais son avatar, paradoxalement plus vrai que nature en ce qu’il est fictif, quand bien même tous deux sont-ils des originaux, au plein sens du terme. Sa nuit d’hiver, un univers de papier à la mesure de celui que nous pratiquons au quotidien. Retranscrit, interrogé, mis à distance, par les récits comme, en abyme, dans ces procédés loufoques que monsieur Calvino invente : des rideaux boutonnés aux fenêtres pour que le réel ne soit plus « quelque chose de disponible à tout moment », se promener avec un ballon de baudruche à la main, « exercice fondamental qui lui permettait d’aiguiser son regard sur les choses du monde », « moyen simple de désigner le néant » et toute une série d’autres exercices mettant en valeur sa « très spéciale compétence technique et métaphysique » : porter une barre métallique parallèlement au sol, manger une soupe aux lettres et laisser advenir une « irruption alphabétique » (un A collé au menton) et autres jeux oulipiens, et « questions apparemment absurdes » qui changent, fondamentalement, notre regard.

Le lecteur chemine avec un monsieur Calvino qui s’interroge sur l’air, la pesanteur, le vol des oiseaux – en un motif aérien très proche de celui de son illustre homonyme – cultive son esprit absurde, métaphysique à la mesure de « l’instinct ludique de l’univers ». Monsieur Calvino rêve, il a des problèmes et une solution, un animal, il envoie des lettres, se demande comment venir en aide aux retraités, réfléchit au soleil, à une cuillère, se promène, creuse les rapports des soleils et du livre, interroge la vitesse de la marche.

Gonçalo M. Tavares Gonçalo M. Tavares
« Parfois il était ému par des idées et non par le monde. Avoir une vie à soi ne consistait pas seulement, pour monsieur Calvino, à passer par des expériences tourmentées dans le jeu des rapprochements et des éloignements humains. Selon lui avoir une vie réellement à soi était impossible si on ne pensait pas par soi-même ».

On pourrait user, pour définir ce Monsieur Calvino de Gonçalo M. Tavares, des mots de Barthes analysant la « mécanique du charme » d’Italo Calvino : sa manière si particulière, singulière, de construire des superfictions comme il est des supernovas, le récit naissant de situations invraisemblables, irréalistes pour ensuite les développer « d'une façon implacablement réaliste et implacablement logique », son art de mettre en rapport imagination et mécanique, de travailler par coordination des textes et non selon un enchaînement continu, son culte du paradoxe. « Et puis il y a une chose qu'il faut encore dire, mais elle est plus difficile à dire parce que l'on n'a là que des mots un peu anciens et qu'on hésite toujours à employer – mais pourquoi pas ? –, c'est que, dans l’art de Calvino et dans ce qui transparaît de l’homme en ce qu’il écrit, il y a – employons le mot ancien, c’est un mot du dix-huitième siècle – une sensibilité. On pourrait dire aussi une humanité, je dirais presque une bonté, si le mot n’était pas trop lourd à porter : c’est-à-dire qu’il y a, à tout instant, dans les notations, une ironie qui n’est jamais blessante, jamais agressive, une distance, un sourire, une sympathie. Une sorte de charme tendre, de charme élégant ».

CMGonçalo M. Tavares, Monsieur Calvino et la promenade, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte de Jacques Roubaud, « Calvino & Monsieur Palomar », éd. Viviane Hamy, 88 p., 12 €.

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Déjà visités :Le quartier du Bairro, son organisation, ses principes.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Valéry et la logique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, éd. Viviane Hamy, 86 p., 11 €.

 

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Kraus et la politique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte d’Alberto Manguel, « Karl Kraus, le voisin de tout le monde », trad. de l’anglais par Christine Le Bœuf, éd. Viviane Hamy, 142 p., 12 €.

Complément : Roland Barthes, entretien à France Culture, 1978, repris en préface du Chevalier inexistant d’Italo Calvino, Points, 1984.

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