Drôle d’objet pour une rupture

Leanne Shapton

 

Lenore Doolan et Harold Morris, respectivement chroniqueur culinaire et photographe, trentenaires et des poussières, vivent à New York. Ils se rencontrent dans une soirée, s’aiment, s’installent ensemble puis se séparent... Triple banalité : syntaxique, existentielle, romanesque.


Et c’est pourtant là que tout commence : les objets leur ayant appartenu, ayant jalonné leur histoire de couple sont mis en vente aux enchères. Le catalogue d’un désamour : livres, petits mots, bijoux, polaroïds, tout a été répertorié, photographié, listé, numéroté dans un catalogue des ventes, chez Strachan & Quinn (New York, Londres, Toronto). Mise aux enchères le 14 février 2009, New York.

La date fait sens, un peu trop symbolique pour être honnête. La couverture du catalogue également, verte, avec ces deux toutous ridicules en céramique jaune en guise d’illustration. L’un des deux caniches porte une chaîne, serait-ce une image mièvre du couple en quatrième de couverture, Lenore et Harold ?

Le catalogue des ventes s’impose, saute aux yeux, efface tout (aucune mention de l’éditeur, L’Olivier, sur cette couverture). On est intrigué. On ouvre le « livre ». C’est un roman avec photos. Une liste de près de 400 lots : chaque fois, un numéro, une photographie d’objet et un court texte illustratif.

Que reste-t-il de nos amours ?

Tout ceci est bien entendu une mystification. Lenore Doolan et Harold Morris n’ont jamais existé, des acteurs les incarnent. Leanne Shapton, auteur de ce "faux catalogue - vrai récit", met à distance aussi bien les romans photos que les catalogues d’exposition. Elle propose un drôle d’objet pour une rupture, à mi chemin entre la littérature et l’art contemporain, sous le double héritage de la Nadja de Breton ou des travaux de Sophie Calle. Un héritage renversé puisque Calle comme Breton partent du réel, de leur quotidien, pour créer. Leanne Shapton, elle, puise dans le fictif, compose pour donner l’illusion du réel.

Le projet serait né de la vente des biens de Truman Capote, en 2006, comme le confie l’auteur dans une interview au New Yorker :

 

« Je n’arrêtais pas de feuilleter ce catalogue, de le lire et relire. J’étais frappée par les descriptions naïves des lots et par la manière presque clinique de restituer des choses qui avaient probablement été importantes pour Capote. Je sentais aussi que cela racontait en pointillé l’histoire de ses dernières années à Los Angeles. Je pouvais presque rassembler les morceaux de son décor. J’ai acheté quelques objets pour les offrir à Noël, et j’ai donné une écharpe à un ami proche qui était en train de mourir. Pendant des mois, j’ai été préoccupée par ce qui reste après. »

Après. Les objets s’exposent, reliquat d’une liaison. Une love story se déroule, de ses débuts à sa fin, tout part d’une invitation à une fête d’Halloween, le 31 octobre 2002, lieu et date de la rencontre. Le lecteur suit une histoire, la cristallisation, l’expression du désir, l’installation dans le quotidien, les jeux amoureux, les petites attentions, les cadeaux, ceux du couple, ceux des amis. Certains dérisoires, d’autres bien plus symboliques, comme une inscription en creux du projet même de ce catalogue-roman, des livres de Cindy Sherman, Queneau (Exercices de style), Nancy Mitford (The Pursuit of love), Le Voyeur d’Alain Robbe-Grillet, Couples de John Updike...

Lenore Doolan Lenore Doolan

D’autres sont comme des fragments de roman - extraits de lettres, cartes, adresse e-mail sur une serviette en papier -, recomposant un récit, toujours éparpillé. Charge au lecteur de reconstruire le puzzle, à partir des images, des mots, d’accomplir les liaisons, de lire, donc d’interpréter.

Certains lots fonctionnent en diptyque, comme une clé de lecture : le « vanity-case » de Lenore vs. le « nécessaire d’homme et son contenu », aux pages 36-37, les sunglasses, page 59, les lots 1202 et 1203 avec, d’un côté, les livres de cuisine de Lenore, et de l’autre les livres de photographie d’Harold. Le couple induit la dualité, le partage, la confrontation de l’éternel masculin et de l’éternel féminin… jusqu'à la rupture.

 

Ludique, ce roman-catalogue est aussi une réflexion, sans pesanteur, sur l’amour, sentiment universel que l’on voudrait toujours vivre dans la fiction, l'utopie d’une unicité.

Et pourtant Lenore et Harold, quand bien même se pensent-ils uniques, obéissent aux codes et stéréotypes amoureux : ils se laissent des messages composés à partir de lettres d’un jeu de Scrabble, se prennent en photo dans des endroits improbables, s’offrent des compils musicales personnalisées sur cd, impriment le moindre mail envoyé par l’aimé(e), gardent leurs livres de poche en double quand ils s’installent ensemble (lot 1204), immortalisent sur pellicule un masque mutuel à l’argile, partent pour Venise…L’intime en partage entre ce couple fictionnel et le lecteur.

L’amour se met en scène : Lenore et Harold s’habillent vintage, collectionnent les bibelots kitsch (les deux chiens de la couverture constituent le lot 1181), se photographient dans d’improbables déguisements, se mirent, s’admirent. La fiction d’une fiction, l’amour citationnel, qui se vit dans l’ironie et la spécularité. Le couple n’est-il pas l’objet premier de ce livre, seul mis en vente, sous forme de lots ?

 

Leanne Shapton signe là l'un des meilleurs livres du moment, insolite, baroque. Qui dit beaucoup de chacun d’entre nous : un art du détail signifiant, de la « pièce importante », qui, sous la surface, parvient à exprimer les désirs premiers, les évidences mais aussi, plus tard, les compromis, les répétitions qui minent un couple, l’ennui, l’envie d’aller voir ailleurs, la rupture.

Tous les objets parlent, exposent, narrent, entre une recherche proustienne du temps perdu et un discours perecquien des Choses. On pense aussi au Parti pris de Ponge, à cette manière de transcender le banal, le quotidien, de le « saisir » pour lui rendre son épaisseur poétique et/ou romanesque. Mais aussi, dans le paradoxe proprement génial de ce livre, de le rendre à sa trivialité : l’amour, en miettes, est l’objet d’une vente aux enchères. Pour solde de tout compte. Du conte à l’eau de rose, au parfum suranné de roman-photo, on passe au catalogue de ventes, au livre de (règlements de) comptes.

Tout est vanité (le « vanity » de Lenore constitue ironiquement le lot 1079), tout est artefact comme le souligne le titre original du livre : Important Artifacts and Personal Property from the Collection of Lenore Doolan and Harold Morris, Including Books, Street Fashion, and Jewelry.

Vanité et éternelle répétition, comme ces menus de Saint-Valentin qui émaillent le livre et trouvent un écho dissonant en couverture : la vente aux enchères a lieu un 14 février..Superbe livre que ce Pièces importantes, dans l’implicite, le décalage, l’ironie. Qui séduit par son excentricité, sa pertinence, son caractère paradoxal. De nouveaux Fragments d’un discours amoureux, qui pourraient sembler drôles, énième comédie romantique, Un Amour à New York, qui tournent de fait au constat terrible, dézinguant les clichés, sous le signe de Novalis cité en exergue :

 

« Partout nous cherchons l’absolu, et ne trouvons jamais que des objets ».

Leanne Shapton, Pièces importantes et effets personnels de la collection Lenore Doolan et Harold Morris, comprenant livres, prêt-à-porter et bijoux, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jakuta Alikavazovic, Editions de l’Olivier, 140 p., 18 €

En librairie le 5 novembre.

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