L'Atelier d'écriture de David Lodge

David Lodge est en France connu et apprécié pour ses romans. On méconnaît cependant son théâtre. Lacune réparée, en novembre 2008, avec la publication de L’Atelier d’écriture aux éditions Rivages, parallèlement à la création de la pièce à Bayonne, dix-huit ans après la première représentation de la pièce (The Writing Game) au Birmingham Repertory Theater, en mai 1990… 

David Lodge est en France connu et apprécié pour ses romans. On méconnaît cependant son théâtre. Lacune réparée, en novembre 2008, avec la publication de L’Atelier d’écriture aux éditions Rivages, parallèlement à la création de la pièce à Bayonne, dix-huit ans après la première représentation de la pièce (The Writing Game) au Birmingham Repertory Theater, en mai 1990…

 

L'Atelier d'écriture de David Lodge

Comédie en deux actes, L’Atelier d’écriture joue d’une véritable économie de moyens et se donne comme un Tout petit monde : unité de lieu (le centre Wheatcroft, une ferme du Dorset aménagée pour accueillir des stages d’écriture créative), cinq personnages et une voix, une temporalité serrée sur les moments clés des quatre jours d’un stage. Tous les personnages ont un rapport à l’écriture : écrivains confirmés ou apprentis, enseignants, critiques… Lodge crée un microcosme, un huis clos, pour confronter différentes manières de vivre l’écrit, et, au-delà, divers rapports au monde et aux autres. Le principe de composition de la pièce est le même que celui de l’atelier d’écriture tel que le conçoit Jeremy Deane :

 

« mettre ensemble des gens qui veulent être écrivains avec des gens qui le sont vraiment, dans une ferme isolée, pendant quatre ou cinq jours. Les faire manger ensemble, travailler ensemble, se détendre ensemble. Lectures, ateliers, cours, discussions informelles. Ça a vraiment un effet stimulant. C’est comme une Cocotte-minute » (I, 1).

Il y a là, en particulier, trois écrivains, Léo Rafkin, juif new-yorkais, Maude Lockett, romancière anglaise à succès et Simon St Clair, type de l’écrivain post-moderne et déconstructiviste. Mais aussi Penny Sewell, institutrice et étudiante du stage, bien moins naïve qu’elle ne le semble au premier abord, témoin et observatrice – voire juge – des enjeux entre les trois personnages pré-cités, Jeremy Deane, poète à ses heures, directeur du centre et Henry Lockett, universitaire et mari de Maude, dont on entend la voix sur le répondeur, comme une ponctuation comique de scène en scène, exposant des soucis moins intellectuels que domestiques (machine à laver qui mousse, perte de ses boutons de manchettes). Sa voix sur le répondeur met en abyme la portée satirique de la pièce : les jeux de mots sont des Jeux de maux et de vilains, les enjeux de la littérature sont souvent bien plus terre à terre qu’on pourrait d’abord le croire.

Lodge s’avère aussi caustique au théâtre que dans ses romans : la scène d’exposition est déconcertante et drôle, jouant de références à l’œuvre même de David Lodge – ainsi, Léo, acceptant de mener ce stage d’écriture parce qu’il pense qu’un « changement de décor » (titre d’un des Campus Novels de Lodge) lui serait bénéfique –, accumulant les situations cocasses : les personnages sont, par exemple, à la recherche d’une ventouse, l’évier ayant été bouché au Lapsang Suchong par le collectif des auteurs dramatiques qui les a précédés dans les lieux, et, comme le déclare Jeremy, riant lui-même de sa repartie, « on pourrait voir là une forme particulièrement déplaisante du blocage de l’écrivain ».

A partir de cette exposition des thèmes (l’écriture, « l’interaction sociale » (I, 1), un Jeu de société, donc) comme du registre de la pièce, Lodge confronte, observe, s’amuse. Tous les personnages sont pris dans un jeu de dominos, tous sont là pour des enjeux autres que littéraires : Leo fasciné par le sex-appeal et le sourire de Joconde de Maude dont la vie sexuelle est aussi débridée que ses romans sont moraux et rangés, Maude qui attend, elle, avec impatience et gourmandise l’arrivée de Simon St Clair pour le mettre dans son lit, Simon qui préfère sans doute les hommes... Ce sont plusieurs conceptions de l’art, de la vie et du sexe qui s’affrontent et tous les personnages verront leur rapport aux mots changer, en particulier Leo qui détruit, fichier après fichier, son dernier roman – geste purement symbolique, il en a une copie à New York - pour se tourner vers une autre forme d’écriture, clé de L’Atelier.

L’écriture se voit donc décortiquée à travers la question de la fiction, du sexisme, du geste créateur, de la réception et de l’édition mais surtout comme enjeu de pouvoir et enjeu sexuel, entre priapisme et impuissance. Les scènes de lecture publique offrent une satire réjouissante du milieu littéraire, de différentes poses d’écrivains, de Leo qui lit un extrait de sa nouvelle Le Savon – racines juives polonaises, camps de concentration, sodomie au savon – à Maude qui offre un texte que Leo qualifie de « comédie de mœurs plus histoire d’amour plus un peu de gynécologie » ou Simon, qui dans Au lieu d’un roman, se livre à un ample commentaire du paratexte de son roman composé de 250 pages entièrement blanches...

Lodge s’amuse, à l’évidence, réécrit la scène du balcon de Roméo et Juliette, et passe en revue tout ce qui fait le quotidien des auteurs : le rapport aux éditeurs, au public, aux critiques, le plaisir et la douleur de la genèse d’un texte, parodiés par les interventions sur répondeur de Henry, avec ses problèmes de douche, de plomberie et de manchettes…

Jubilatoire.

CM David Lodge, L’Atelier d’écriture, trad. de l’anglais par Béatrice Hammer et Armand Eloi, suivi de Play-back : extraits du journal d’un écrivain, trad. de Marc Amfreville, Rivages, 123 p., 12 €

 

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Le texte de la pièce est suivi de Play-back, pages extraites du journal de Lodge lors de la création de sa pièce en 1990, intéressantes pour découvrir l’atelier de la pièce, la manière dont les répétitions ont pu transformer certaines répliques ou les questionnements de Lodge quant à la réception possible de la scène du Savon

L’affiche publiée en tête de ce billet est celle du spectacle créé le 6 novembre 2008 à Bayonne, en présence de David Lodge, par le Théâtre du Passeur. Mise en scène d’Armand Eloi.

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