Une femme politique loyale

Misogynie, écologie punitive, autoritarisme, désinvolture en politique, etc., ce que dénonce une femme d’Etat.

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Quand Ségolène Royal n’a pas été soutenue par les éléphants du Parti Socialiste lors de la présidentielle de 2007, elle n’a rien dit. Quand les urnes du parti furent bourrées pour l’empêcher d’en prendre la direction et, ainsi, d’être la candidate la mieux placée pour la présidentielle de 2012, elle n’a rien dit non plus. Quand elle a été ministre de l’Environnement d’un gouvernement inique, mal aimé et instrumentalisant les peurs et les dissensions pour trouver une légitimité, elle s’est infligée une grande réserve de parole afin de mener au mieux ses actions dans son ministère. Mais, désormais, les vannes sont ouvertes, elle dit, cela revient tout au long de son livre, plus question d’obéir à la loi du silence.

L’ouvrage est structuré autour de trois parties principales : 1) misogynie en politique ; 2) mener une politique pragmatique en faveur de l’environnement ; 3) ce qui fut accompli ou pourrait l’être. La quatrième partie est un excursus sous forme de dialogue, avant une brève conclusion, et le livre débute, après une très courte introduction, par un préambule instructif sur le Glyphosate ou comment les lobbies sont actifs au niveau européen, comment ils font pression directement sur les chefs d’Etats et comment, à la faveur d’une alternance politique, ils arrivent tout de même à leur fin… Il suffisait d’attendre que Hulot, inexpérimenté en politique, remplace Royal pour que président et premier ministre imposent à leur ministre un recul en la matière.

1) Il n’y a pas grand-chose à dire sur la misogynie en politique tant la grossièreté masculine s’étale sur les pages qui y sont consacrées. Je ne choisis que deux passages pour illustrer ces attitudes lamentables : « Il y a deux ans seulement, j’ai eu l’obligation, au ministère de l’Environnement, de sanctionner un cadre supérieur qui, entrant en réunion, s’adressait aux femmes en ces termes : “Les gros seins à droite, les petits seins à gauche.” Cet individu, coupable par ailleurs de harcèlement sexuel, avait pu sévir en toute impunité, et même bénéficier d’une indifférence pendant plusieurs années, jusqu’à ce que, par hasard, je sois informée de ce comportement » (p. 31). Bien avant cela, au moment de la démission de Claude Allègre sous Jospin, on lui propose un ministère après avoir été secrétaire d’Etat à l’Education : « Bon, je n’ai personne pour s’occuper de la Famille. J’ai pensé qu’avec tes quatre enfants tu pourrais faire l’affaire, et on a toujours été un peu gêné sur cette question au PS, c’est un sujet de droite. » (p. 50). Malgré cela, jamais Ségolène Royal ne stigmatise les hommes dans leur ensemble.

2) Dans le contexte actuel, on entend l’ancienne ministre de l’Environnement clamer qu’on ne peut imposer des taxes en prenant prétexte de faire de l’écologie. D’une part, elle indique que toute écologie punitive s’avère contre-productive, d’autre part, que la responsabilité environnementale ne peut reposer sur les seules épaules des citoyens, élus et industriels sont bien plus responsables que de simples consommateurs. Pour autant, il s’agit de mettre en place une écologie positive impliquant les constructeurs automobiles : « Le 28 avril 2016, je rends publics les résultats des tests d’émission sur 52 véhicules diesel. Dans la foulée, huit constructeurs français et étrangers sont auditionnés et nous créons le certificat de qualité de l’air, tout en prévoyant, écologie positive, une prime de conversion pour les vieux diesels et une prime à l’achat pour les véhicules électriques. Plusieurs pays européens et la Commission européenne elle-même reprennent cette méthode, à la fois radicale et positive, de contrôle réel de la pollution de l’air. Quant aux constructeurs, ils apprécient que je cherche à faire sortir tout le monde par le haut (…). Il est donc possible de lutter, d’une façon constructive, contre la pollution de l’air, sans stigmatiser ni condamner »… (p. 138). Quoi qu’il en soit, la démission de Nicolas Hulot montre assez que le gouvernement actuel se sert bien plus de l’écologie qu’il ne sert l’écologie.

3) Bien après, donc, l’échec de 2007, Royal revient sur ses concepts d’alors, les revitalisant et montrant qu’ils n’avaient rien de décalé : démocratie participative, ordre juste, gagnant-gagnant, etc. Le plus intéressant dans son propos, et qui recoupe des préoccupations actuelles, réside dans son attachement au local et sa critique d’un pouvoir vertical autoritaire : « comme lors des précédents quinquennats, le déficit de dialogue, l’autoritarisme, l’exercice solitaire de la décision, la démocratie parlementaire affaiblie, ont conduit aux mêmes erreurs » (p. 150-151). Sa critique devient même féroce lorsqu’il s’agit d’évoquer la réforme territoriale de Hollande qui a fragilisé en les rendant peu cohérents les territoires. Son expérience du local – « sa » région Poitou-Charentes ayant été sacrifiée sur l’autel d’une réforme à faire bondir un géographe – est, comme elle l’exprime, préférable à celle de l’international, les responsables politiques et leurs conseillers revenant systématiquement exaltés des grands sommets mondiaux. Comme elle le dit aussi, le responsable politique apprend autant, sinon plus, d’être à l’écoute des citoyens que des seuls experts… Les citoyens sont au moins à même d’atténuer l’ego d’un premier ministre (Valls) élaborant une loi travail pour régler ses problèmes de rivalité avec un jeune ministre (Macron), faisant porter le tout – une loi mal pensée, les insultes et le conflit social – sur les épaules d'une femme aujourd’hui oubliée alors que son nom fut tant scandé de manière négative : madame El Khomri. Quand la désinvolture politique rejoint la misogynie… Dans ces pages (157-164), Royal n’omet pas de dire que la France n’avait vraiment pas besoin d’un tel conflit après les attentats terribles de l’année précédente : on divise les Français après avoir échoué à les souder sous la bannière du "Nous sommes en guerre"... Mais il faut croire que l’ambition infantile d’un homme politique d’aujourd’hui ne tient plus compte des réalités.

Ségolène Royal, Ce que je peux enfin vous dire, Paris, Fayard, 294 p., 22 euros.

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