Taubira: des murmures audibles ?

Christiane Taubira ne manque ni de courage ni de style, et la manière dont elle a claqué la porte du gouvernement tout en tenant secrète la parution de son livre Murmures à la jeunesse est une belle démonstration de liberté, voire de panache. Pour autant, ce petit ouvrage a quelque chose du pétard mouillé…

Le titre du livre est pourtant bienvenu car il est destiné à la jeunesse de ce pays où un certain candidat à la présidence de la République s’adressa à elle en se dépêchant de l’oublier aussitôt élu. Le terme même de « murmures » est bien choisi tant la désormais ex-ministre de la justice s’interdit de tenir un quelconque discours moralisateur à des jeunes qui ont déjà beaucoup de choses à porter sur leurs épaules, sans parler des reproches qui leur sont faits constamment et des difficultés qu’ils rencontrent pour vivre à peu près normalement – logement décent, accès au travail, coût des études, etc. Mais que sont ces murmures ?

Christiane Taubira encourage les jeunes de France à ne pas céder au désespoir, à la peur, dit leur foi en leurs capacités à résister à l’obscurantisme, rappelle par le biais de citations qui lui sont chères les valeurs humaines essentielles. Son propos est donc peu analytique et c’est la raison pour laquelle, une fois l’ouvrage refermé, on peut avoir la sensation de devoir en recommencer la lecture pour tenter à nouveau d’en saisir la substantifique moelle. Pire, la toute fin est assez déconcertante, voire incompréhensible. En effet, pourquoi magnifier le Président dans son attitude après les attentats du 13 novembre et suggérer que le débat fangeux dans lequel nous nous trouvons actuellement ne serait le fait que d’une droite républicaine qui ne serait pas à la hauteur de l’événement ?

Dans ce(s) débat(s) sur la nationalité, la « droite la plus bête du monde » s’est bien souvent illustrée, en la personne de Sarkozy ces dernières années. Mais fallait-il que le parti socialiste devienne à ce point la gauche la plus bête du monde ? Même si Taubira argumente avec pertinence et solidité contre toute idée de déchéance de nationalité, il est trop facile d’exonérer le pouvoir en place en ne citant jamais le premier ministre et en ne désignant le chef de l’État que par son titre. Hollande et Valls chassent bien sur les thèmes du Front National comme beaucoup de leurs « opposants » de droite. Il n’y aurait plus ni droite ni gauche même sur de tels sujets ?... Et sur la justice, n’y avait-il pas nécessité de dire comme l’on a empêché de mener à bien toute réforme, notamment concernant les mineurs ? Aujourd’hui, il y a trois ministres de l’intérieur au gouvernement : Cazeneuve, le successeur de Taubira (qui déjà ?) et, bien sûr, Valls !

Manque d’analyse dans ces Murmures : comment désigner le monstre sans vouloir le nommer ? État islamique, Daesh, Il ? Comment expliquer l’attrait que ce monstre a auprès de certains jeunes ? Faut-il interpréter les statistiques dans un sens sociologique ou bien se contenter d’affirmer qu’il n’y a pas de portrait type ? On sent dans le livre beaucoup d’hésitation. Concernant les réactions aux attentats de janvier puis de novembre, faut-il se contenter de dire « il » pour le pays ou le peuple, dans un sens trop général d'unité nationale ? Faut-il s’abstenir d’analyser sociologiquement les marches spontanées et populaires, faut-il surtout détourner le regard de la récupération politique du 11 janvier ? Peut-on défiler au nom de la liberté d’expression avec des chefs d’État qui la répriment, inviter un premier ministre israélien qui se permet désormais d’accuser le plus haut responsable de l’ONU d’encourager le terrorisme ?...

Parmi toutes les citations – il y en a sans doute un peu trop – que Christiane Taubira met en relief, il en est au moins une qui appelle commentaire : « quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous » (Frantz Fanon). Cette citation valable en son temps ne l’est plus guère. On sait bien comme aujourd’hui, malgré les bonnes volontés politiques, toutes surfaites cependant, que l’antisémitisme et l’islamophobie ne sont pas sur le même plan et que la victime d’islamophobie peut se montrer antisioniste, judéophobe, voire antisémite, de même que la victime d’antisémitisme peut répondre par de l’islamophobie.

Un nouvel ordre mondial doit advenir pour en finir avec le terrorisme islamiste et il ne pourra faire l’économie d’un règlement politique et territorial juste entre Israéliens et Palestiniens, le conflit du même nom étant l’épicentre historique du chaos actuel. Comme Taubira l’écrit : « Nous ne portons pas le poids du monde sur nos épaules, mais nous ne pouvons nous exonérer des effets de nos choix géopolitiques ». Un président de la République ne peut pas plus s’exonérer de la promesse faite d’offrir un avenir aux jeunes de notre société. Si le pouvoir se montre cynique, le nihilisme le plus abject et le plus insensé peut paradoxalement s’offrir comme issue.

Christiane Taubira, Murmures à la jeunesse, Éditions Philippe Rey, Paris, 2016, 94 pages, 7 euros.

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