Bernadette a disparu

Bernadette a disparu est le second roman de Maria Semple, le premier traduit en français. Un texte inclassable, puzzle de documents divers : lettres, mails, articles de journaux, fax et autres recensions Internet que Bee rassemble pour tenter de percer le mystère de sa mère soudainement disparue, « l’insaisissable Bernadette Fox ». « Peu importe ce que les gens disent sur elle aujourd’hui, elle savait vraiment rendre la vie amusante ».

Bernadette a disparu est le second roman de Maria Semple, le premier traduit en français. Un texte inclassable, puzzle de documents divers : lettres, mails, articles de journaux, fax et autres recensions Internet que Bee rassemble pour tenter de percer le mystère de sa mère soudainement disparue, « l’insaisissable Bernadette Fox ». « Peu importe ce que les gens disent sur elle aujourd’hui, elle savait vraiment rendre la vie amusante ».

Bernadette fut une architecte de génie, visionnaire et adulée, « pionnière du mouvement vert dans le domaine de la construction » avec sa maison 20KM. Mais elle a renoncé à sa fulgurante carrière et tenté de faire table rase d’un passé bancal pour devenir épouse et mère, à Seattle, dans un quartier qui pourrait servir de cadre aux Desperate Housewives : ses habitantes ne pensent que cookies et muffins, jardins proprets et recrutement de « parents-Mercedes » pour l’école locale, faisant de leurs comportements la vitrine de la réussite de leur famille.

Bernadette étouffe dans ce « trou à la frontière du Canada qu’on appelle la Cité d’Emeraude » : excentrique, bordélique, elle est une femme fêlée qui dépasse de ces cadres trop parfaits. Oui, sa fille est brillante, oui son mari est l’un des gourous de Microsoft mais elle n’est plus elle-même. Et ne supporte plus les « bestioles » comme elle les appelle, les mères de famille impeccables, pas plus que la « banalité » de cette vie. Elle finit par vivre recluse dans son immense maison, laissant une assistante virtuelle indienne gérer le quotidien de sa famille, des courses aux factures. Bernadette est à l’image de cette maison qu’elle n’a jamais retapée, « jour et nuit, elle craque, gémit, comme si elle essayait de trouver une bonne position sans jamais y parvenir ».

Elle maintient un moment la façade. Mais lorsque, en récompense d’un bulletin scolaire exceptionnel, Bee demande à partir en voyage en Antarctique en famille, tout dérape et déborde : Bernadette mesure ce à quoi elle a renoncé, sa carrière, la densité de sa vie avant Seattle, entre succès et coups durs. Alors elle part, abandonne mari, maison et enfant, vie rangée et désespérement banale.

Le tour de force romanesque de ce roman est là : faire disparaître quasi immédiatement son personnage principal et le reconstituer à travers l’enquête de sa fille, qui rassemble des documents, les commente, les déploie. Le personnage comme le roman se refusent d’abord, le lecteur doit par lui-même cerner les zones d’ombre, reconstituer les failles, travailler les échos, se faire l’architecte d’une vie en plan. A travers un double portrait de femmes (Bernadette disparue et sa fille Bee, une adolescente à la sensibilité hors du commun), Maria Semple offre un roman implacable, drôle et satirique, qui interroge la place des femmes dans la famille et le monde du travail et dépeint, avec une verve irrésistible, aussi bien les villes américaines que le monde de Microsoft, le fonctionnement des élites scolaires que le monde étrange que nous construit Internet, avec les traces que chacun laisse, l’oubli impossible de toutes les strates qui nous constituent. A la fois roman de formation, enquête et étude sociologique, Bernadette a disparu repose sur une construction brillante et impose un regard décapant et décalé sur le monde contemporain. Bernadette a disparu est à l’image de son personnage principal, un roman singulier, barré, terriblement séduisant.

Comme pour La Singulière tristesse du gâteau au citron d’Aimee Bender traduit par Céline Leroy, le ton si particulier de ce livre — le regard sensible et décalée d’une adolescente sur la vie hors norme de sa mère, les archives reconstituées à travers des documents divers — rendait sa traduction extrêmement complexe. Nous avons donc rencontré Carine Chichereau qui nous explique comment elle est entrée dans l’univers de Maria Semple et qui a accepté de lever le voile sur son métier de traductrice. Mais aussi Mathilde Bach, éditrice chez Plon, qui nous raconte sa rencontre avec Bernadette a disparu et nous présente la collection « Feux croisés » et les ambitions qui l’animent.

Carine Chichereau © Mediapart

 

Mathilde Bach Bernadette © Mediapart

 

Mathilde Bach Feux croisés © Mediapart


Maria Semple, Bernadette a disparu, traduit de l’anglais (USA) par Carine Chichereau, Plon « Feux croisés », 373 p., 21 € (format epub 13 € 99)

(Ces entretiens croisés éditrice / traductrice sont le second volet d'un diptyque. Le premier était centré sur un autre roman singulier, La Singulière tristesse du gâteau au citron d’Aimee Bender — éditions de l’Olivier — avec Nathalie Zberro, éditrice, et la traductrice Céline Leroy).

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