Les Messieurs de Gonçalo M. Tavares (5)-Monsieur Brecht

Difficile d’imaginer un Bairro conçu comme «un lieu où l’on tente de résister à la barbarie» sans son Monsieur Brecht. Comme ses voisins, il entretient un rapport oblique, et néanmoins essentiel, à son homonyme écrivain, Bertolt. Ne serait-ce que par la mise en œuvre, chez Tavares comme chez l’auteur de Dans la jungle des villes, d’un Verfremdungseffekt, d’une distanciation constante, par l’absurde, l’ironie, la parabole. Par la reprise de motifs essentiels à l’œuvre du dramaturge, un cercle de craie (non caucasien), des villes, une jungle (Im Dickicht der Städte), des têtes rondes et pointues (Die Rundköpfe und die Spitzköpfe) ou en forme de chapeau.

Difficile d’imaginer un Bairro conçu comme «un lieu où l’on tente de résister à la barbarie» sans son Monsieur Brecht. Comme ses voisins, il entretient un rapport oblique, et néanmoins essentiel, à son homonyme écrivain, Bertolt. Ne serait-ce que par la mise en œuvre, chez Tavares comme chez l’auteur de Dans la jungle des villes, d’un Verfremdungseffekt, d’une distanciation constante, par l’absurde, l’ironie, la parabole. Par la reprise de motifs essentiels à l’œuvre du dramaturge, un cercle de craie (non caucasien), des villes, une jungle (Im Dickicht der Städte), des têtes rondes et pointues (Die Rundköpfe und die Spitzköpfe) ou en forme de chapeau.

Monsieur Brecht aime à raconter des histoires, même devant une « salle pratiquement vide ». Elles mettent en scène une violence banale, un monde de l’invasion absurde, celui du travail, de la guerre, de la mutilation, physique comme symbolique. Elles montrent que l’homme, pris dans un processus d’aliénation, s’adapte à toutes les frontières (le chanteur ou le chômeur, tel un Père Courage et ses enfants), comme le malappris, qui en porte la marque sur son corps :

« Le malappris n’ôtait jamais son chapeau. Ni devant les dames qu’il croisait, ni dans les réunions importantes, ni lorsqu’il entrait à l’église.

Peu à peu, l’indélicatesse de cet homme révulsa la population. Au fil des années, cette agressivité s’exacerba, jusqu’à parvenir à un degré extrême : on envoya l’homme à l’échafaud.

Le jour venu, il plaça sa tête sur le billot, en portant son chapeau avec sa fierté coutumière.

Tous attendaient.

Le couperet de la guillotine tomba et la tête roula.

Le couvre-chef, malgré tout, resta en place.

Alors ils s’approchèrent pour enfin arracher son chapeau à ce malappris. Mais pas moyen.

Ce n’était pas un chapeau : c’était la tête elle-même qui avait une forme étrange ».

Dans le monde tel que le racontent les histoires de Monsieur Brecht, tout est allégorie : animaux (l’oiseau, les chats qui chicotent) et hommes peuplent un espace dont rien ne doit dépasser. On ampute, on tranche dans le vif la moindre anomalie, le moindre pas de côté. Dans ce monde, on taille, on décapite, on mutile. C’est absurde parfois, comme cette femme « trop grosse qui voulait perdre du poids » et demande à son médecin de lui couper une jambe, c'est souvent sinistre, toujours signifiant, politique. C’est un monde du calcul, un monde où « le gouvernement corrigeait les déséquilibres sociaux par un rééquilibrage numérique », le monde de la correction, dans tous les sens du terme (surveiller, punir). Un monde où il n’existe plus qu’un seul livre, dans la librairie on trouve « cent mille exemplaires numérotés du même livre. Comme dans n’importe quelle autre librairie, les clients prenaient leur temps, hésitaient entre tel ou tel numéro ». Un monde où l’on abat les oiseaux qui franchissent les frontières, où l’on tue des poules si cultivées qui pensent trop pour encore songer à pondre, où les abattoirs dominent (Die heilige Johanna der Schlachthöfe). Pourtant le sens apparaît, dans l’absurde :

« L’Importance des philosophes

Le philosophe disait que seuls les hommes s’engageaient dans des entreprises d’importance, tandis que les animaux ne se consacraient qu’à des actions insignifiantes.

C’est alors qu’un tigre arriva qui dévora le philosophe, corroborant ainsi à pleines dents la théorie susdite ».

Parce qu’il suffit de sourire, de penser ou de renverser les choses pour que la liberté retrouve ses droits. D’ailleurs, lorsque Monsieur Brecht finit de raconter ses histoires, la salle est comble. Le texte est roi, lui seul peut dire une règle et ses exceptions (Die Ausnahme und die Regel).

CM

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Brecht et le succès, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, éd. Viviane Hamy, 70 p., 12 €.

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Déjà visités :

Le quartier du Bairro, son organisation, ses principes.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Valéry et la logique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, éd. Viviane Hamy, 86 p., 11 €.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Kraus et la politique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte d’Alberto Manguel, « Karl Kraus, le voisin de tout le monde », trad. de l’anglais par Christine Le Bœuf, éd. Viviane Hamy, 142 p., 12 €.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Calvino et la promenade, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte de Jacques Roubaud, « Calvino & Monsieur Palomar », éd. Viviane Hamy, 88 p., 12 €.

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