« Le monde à l’envers » : où on va, papa ?

Jean-Louis Fournier serait, de l’avis général, le grand gagnant de la rentrée littéraire : deux prix à ce jour pour son court roman, Où on va, papa ?, le Femina et le prix du livre d’humour de résistance, que l’on pourrait penser créé pour lui. Le succès public ne se dément pas depuis la sortie du livre, fin août 2008 et une presse unanime… Superbe succès, même si le Goncourt a retiré le roman de sa dernière liste. Succès auquel Fournier a répondu de sa manière décalée et douce amère en déclarant à l’AFP « c'est un peu eux qui ont un prix, eux qui n'ont jamais rien eu ».

Eux. Thomas et Mathieu, ses deux fils handicapés, « deux petits mioches cabossés », ses « lutins » retardés mentalement comme physiquement. Mathieu est mort aujourd’hui, Thomas ne va pas très bien et de toute façon, même s’il porte des lunettes, il ne pourra pas lire son père : « ça restera toujours flou dans sa tête. Il ne saura jamais que toutes ces petites pattes de mouche qui courent sur les pages des livres nous racontent des histoires et ont le pouvoir de nous transporter ailleurs. (…) Il doit croire que ce sont des dessins, de tout petits dessins qui ne représentent rien. Ou alors il pense que ce sont des files de fourmis et il regarde, étonné qu’elles ne se sauvent pas quand il avance la main pour les écraser » (57).

C’est bien pour ses fils qu’écrit Jean-Louis Fournier, pour leur demander pardon de les « avoir loupés », pour raconter les petites douleurs et grands bonheurs, pour leur hurler son amour, pour redire le partage impossible de ces musiques qu’il aime, de ses paysages qui le transportent, de ces livres ou ces tableaux qu’il aurait voulu leur faire apprécier. Parce que là est le fondement de ce livre, au-delà de son humour de résistance, au-delà de sa provocation, au-delà de ce ton particulier, d’autant plus violent qu’il est drôle : le partage.

Jean-Louis Fournier nous dit ce qu’est être père quand ce n’est pas l’admiration de vos fils qui vous légitime en tant que tel (« si les enfants ont besoin d’être fiers de leur père, peut-être que les pères, pour se rassurer, ont besoin de l’admiration de leurs enfants », p. 126). Quand rien, ou si peu, dans leurs yeux ne dit l’amour, les émotions partagées. Fournier est un père qui donne sans recevoir et qui offre, par ce livre lucide, acide, bouleversant, une autre identité à ses enfants : il veut « offrir un livre. Un livre que j’ai écrit pour vous. Pour qu’on ne vous oublie pas, que vous ne soyez pas seulement une photo sur une carte d’invalidité » (p. 8).

Jean-Louis Fournier définit aussi le rire. Ce rire qui lui était en quelque sorte refusé. On se doit d’être grave quand on a un enfant handicapé. Alors deux… On doit s’apitoyer, être triste, dans la douleur ou la culpabilité. Pourquoi refuser à ces enfants des visages ouverts et gais ? pourquoi ne leur montrer que la part négative du monde ?

Fournier, réalisateur fétiche de Pierre Desproges, de ses spectacles au théâtre comme de La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, avait expliqué, à la télévision, « qu’il ne fallait pas priver les enfants handicapés du luxe de nous faire rire » (41). Son témoignage a été coupé au montage. Choquant. Alors autant choquer par les mots, dans ce roman.

On a beaucoup écrit que ce texte est drôle, provoquant, on a glosé sur son humour noir. Je n’ai pas dû lire le même livre. J’ai été profondément bouleversée, j’ai pleuré, plus encore quand c’était supposé être drôle, justement. J’ai été émue par cet amour majuscule, ce refus de la sinistrose, par la manière dont Fournier chamboule toutes nos petites habitudes confortables, le regard bienveillant que nous croyons porter sur la différence. L’humour de Fournier est d’une violence immense et nécessaire, il renverse les perspectives. De même que ses deux mômes en avançant en âge ne deviennent pas « grands » mais vieux, font « des progrès à l’envers », Fournier nous met face à un « monde à l’envers », l’expression est récurrente dans le roman. Il nous « transporte ailleurs », dans l’ailleurs de l’envers, comme lorsque Mathieu lisait, tenant « le livre à l’envers » (p. 84).

Cet envers est aussi celui de l’écriture ou du rêve, comme dans ce chapitre :

« Mathieu et Thomas dorment, je les regarde.

A quoi rêvent-ils ?

Font-ils des rêves comme les autres ?

Peut-être que la nuit, ils rêvent qu’ils sont intelligents.

Peut-être que la nuit, ils prennent leur revanche, qu’ils font des rêves de surdoués.

Peut-être que la nuit, ils sont polytechniciens, savants chercheurs, et qu’ils trouvent.

Peut-être que la nuit, ils découvrent des lois, des principes, des postulats, des théorèmes.

Peut-être que la nuit, ils font des calculs savants qui n’en finissent pas.

Peut-être que la nuit, ils parlent le grec et le latin.

Mais dès que le jour se lève, pour que personne ne se doute et pour avoir la paix, ils reprennent l’apparence d’enfants handicapés. Pour qu’on les laisse tranquilles, ils font semblant de ne pas savoir parler. Quand on leur adresse la parole, ils font comme s’ils ne comprenaient pas pour ne pas être obligés de répondre. Ils n’ont pas envie d’aller à l’école, de faire des devoirs, d’apprendre des leçons.

Il faut les comprendre, ils sont obligés d’être sérieux toute la nuit, ils ont besoin, dans la journée, de se détendre. Alors ils font des bêtises. » (p. 53-54).

C’est vers ce monde à l’envers, cet ailleurs, qu’il va, Jean-Louis Fournier, papa. On peut sourire en chemin, mais sûrement pas rire, à moins de vouloir endosser l’habit ridicule du maître de maison, lors de ce dîner où Fournier a bien fait rire avec le récit du dernier Noël à l’IMP, « au début, ils étaient un peu gênés, ils n’osaient pas rire. Puis, petit à petit, ils ont osé. J’ai fait un beau succès. Le maître de maison était content. Je crois que je serai réinvité ».

Il faut lire ce texte. Et oser ne pas avoir envie d’en rire.


Jean-Louis Fournier, Où on va papa ?, Stock, 158 p. , 15 €

 

Prolonger : où on va, Jean-Louis ? par Dominique Bry

 

 

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