La Commune n'est pas morte

La Commune de Paris fut un moment unique, qui conserve un immense prestige auprès de ceux qui aspirent à l’existence d’un socialisme vraiment démocratique. Et pourtant elle ne fut qu’une convulsion de quelques mois qui commença dans le chaos et se termina tragiquement par un massacre, la Semaine Sanglante. C’est au point qu’il est difficile pour les historiens d’en rassembler tous les morceaux et d’en dégager la portée, pourtant universelle.

La Commune de Paris fut un moment unique, qui conserve un immense prestige auprès de ceux qui aspirent à l’existence d’un socialisme vraiment démocratique. Et pourtant elle ne fut qu’une convulsion de quelques mois qui commença dans le chaos et se termina tragiquement par un massacre, la Semaine Sanglante. C’est au point qu’il est difficile pour les historiens d’en rassembler tous les morceaux et d’en dégager la portée, pourtant universelle.

Sur le sujet et venant après d’autres tentatives comme les travaux de Jacques Rougerie, paraît aujourd’hui en traduction française (la version anglaise est de 1999) un passionnant ouvrage de Robert Tombs, Paris, bivouac des révolutions. La Commune de Paris. Livre magnifique par l’effort de synthèse qu’il représente comme par la distance qu’il prend avec l’événement. Non que Tombs ne soit pas en sympathie avec cet énorme épisode social, politique et militaire que fut la Commune, mais parce qu’il prend le parti de démythifier l’événement sous plusieurs aspects. C’est d’abord qu’il se livre à un examen serré des faits sans craindre de montrer ce qui les rend incertains ou peu glorieux. C’est ensuite qu’il manifeste le souci constant de dégager le sens général et largement symbolique de ce qui fut un épisode en tout point mémorable.

Mais du présent livre retenons avant tout ceci, qui est primordial : même si elle est l’héritière de la Commune de 1792, la Commune de 1871 est une sorte d’isolat complet dans le temps et l’espace. Elle ne généra rien d’équivalent à l’époque ou par après ; elle couvrit le seul périmètre parisien et essentiellement  ses quartiers populaires (Montmartre, Belleville, La Villette) ; elle avait contre elle tout ensemble l’armée prussienne d’invasion, le gouvernement de Versailles et son armée, la province française, rurale et conservatrice. Et, en dépit de tout cela, elle réussit à exister pendant des mois, se dota d’une armée (la Garde nationale) et d’un comité de salut public. Et si bien que la violence d’État comme violence légitime se retrouva entre ses mains. Et surtout elle parvint à faire exister une conception de la démocratie directe en appui sur un peuple en armes. On notera que Robert Tombs, reprenant une de ses sources savantes, parle de la lutte menée par les communards comme d’une « guerre de sécession ». Oui, Paris coupé du monde mais qui, par son action de courte durée, se fait le modèle de toutes les insurrections qui, par après, seront inspirées par l’idée grandiose de « Commune ». Ce qui ne veut pas dire, précise Tombs, qu’elle fût communiste, malgré les agitateurs blanquistes et les membres de l’Internationale qui l’animaient.

Par ailleurs, on retiendra du volume un motif fort et récurrent. Alors que l’extrême gauche restait fortement minoritaire dans le mouvement, quantité de Parisiens entrèrent dans celui-ci par l’effet d’entraînement que suscitait l’inscription toute locale de l’action : dans le vaste Paris, on formait groupe à même un immeuble, une rue, un quartier, en termes de solidarité vivante. Et, dans cette contagion, fut essentiel le rôle des femmes, qui incitaient à s’unir, veillaient à l’intendance, donnaient l’exemple. Ces femmes ne furent ni des pétroleuses ni des prostituées, comme les Versaillais voulurent le faire croire, mais plus simplement et plus glorieusement, en participant aux débats des clubs, en étant au four et au moulin (dans tous les sens), elles fondaient un type nouveau d’égalité entre les sexes.

Mais d’où provenaient les fédérés ? Du peuple ou du prolétariat ? Tombs est à nouveau passionnant à suivre sur ce point. Paris n’était pas une ville de grosse industrie. Donc les insurgés venaient de la petite entreprise et de l’artisanat et pouvaient même être à l’occasion de petits patrons. De plus, les communards, c’était aussi des journalistes et des artistes (de Jules Vallès à Gustave Courbet) ou bien encore de ces êtres professionnellement hybrides tel ce Pottier, à la fois chansonnier (il est l’auteur de « L’Internationale »), dessinateur sur soie et propriétaire d’un établissement de bains publics.

Ce fut donc un miracle que de voir s’unir pendant le temps d’une courte révolution une population des plus disparate. De grandes idées confuses l’unissaient et, comme l’écrit Tombs, « le communard s’identifiait simultanément comme républicain, révolutionnaire, patriote, socialiste, parisien et internationaliste » (p. 250). Plus pratiquement, un pouvoir si temporaire et si instable veilla toujours à ce que ceux qui militaient et combattaient reçoivent pour eux et les leurs un salaire et de quoi manger, malgré les difficultés d’approvisionnement. Ce fut aussi miracle qu’au plus fort d’une guerre toute civile on vit fonctionner un comité de salut public valant gouvernement mais récusant les hiérarchies abusives et se réclamant de Proudhon. : « La République idéale telle que les communards  la concevaient, écrit Robert Tombs, était une forme de démocratie directe, où le peuple entendait exercer la souveraineté, plutôt que de la déléguer, où les représentants n’étaient que tolérés par les représentés. » (p. 241)

Et cependant tout était loin de bien fonctionner. Ainsi, du côté des hommes en armes, on pouvait s’ivrogner solidement, faire preuve d’indiscipline, déserter. Mais c’est pour d’autres raisons que tout devait mal finir et que Paris connut, selon la formule de Rougerie, « la plus vaste entreprise de répression dans l’histoire de France » (cité p. 363).

Et pourtant, comme Vallès l’écrivait pour le temps de l’événement, « quoi qu’il arrive et dussions-nous être à nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée ». Ou bien encore, comme le disait en chanson Eugène Pottier, et cette fois pensant à l’avenir : « Tout ça n’empêch’ pas Nicolas, qu’la Commune n’est pas morte ».

Robert Tombs, Paris, bivouac des révolutions. La Commune de 1871, préface d’Éric Fournier, traduction de José Chatroussat, Paris, Libertalia, 20 €

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