L’aliénation. Jusqu’où ? jusqu’à quand ?

Avec Pulvérisés, Alexandra Badea livre un texte à la construction originale, parfaite pour la dénonciation de nos sociétés mondialisées. Ce texte, qui sera mis en scène dans un an, peut se lire linéairement ou personnage par personnage… afin de suivre quatre destins tragiques et banals.

Avec Pulvérisés, Alexandra Badea livre un texte à la construction originale, parfaite pour la dénonciation de nos sociétés mondialisées. Ce texte, qui sera mis en scène dans un an, peut se lire linéairement ou personnage par personnage… afin de suivre quatre destins tragiques et banals.

En partant du bas de l’échelle sociale, il y a d’abord une femme, Da-Xia, « opérateur de fabrication » à Shangaï – à 3700 kms (35 h de train) de son village. L’entreprise est une prison : elle y travaille, elle y dort dans un dortoir, elle n’en sort pas. Les grilles sont gardées par des vigiles, les toilettes aussi pendant le travail. Le travail ? le taylorisme le plus drastique qui s’est posé dans le nid bien fait du maoïsme… Les corps sont pulvérisés.

Ensuite, il y a un « superviseur de plateau » à Dakar, qui fait appliquer le « free-sitting ». Cela consiste à asseoir les employés chaque jour à une place différente pour empêcher tout lien d’amitié de se créer… Lui, il supervise donc, il impose, et il impose le français puisque le client qui sous-traite l’est : « Nos corps vivent à Dakar mais nos voix travaillent en France ». Télé-opérateur, voilà le type même de l’employé mondialisé, le corps chez lui, la tête ailleurs. Et le client exige toujours plus, c’est si facile d’exiger à distance…

À Bucarest, la femme « ingénieur d’études et développement » n’a plus de temps pour elle, ni pour ses enfants qu’elle élève seule. Il faut tendre vers l’excellence, la peur de l’échec est constante dans l’open space, elle se conjugue avec la tension envahissante du travail sur l’écran de l’ordinateur : diaporama, mail, graphique. Le besoin d’herbe, de verdure, à l’heure du déjeuner se fait avec ordinateur, iPad, iPhone. Faire les courses, penser aux enfants, s’en occuper, ne plus pouvoir le faire vraiment… ne plus pouvoir le faire du tout.

De Lyon, il y a le « responsable assurance qualité sous-traitance ». Il est aux quatre coins du monde, « pulvérisé dans l’espace ». Il parle à sa femme et à son fils avec une Webcam, s’excite par cette même Webcam avec « angedelanuit05 », tout cela en même temps, il y a tant de décalages, avec lesquels il faut jouer, avec lesquels il faut… vivre. Bien plus tard, il a un « moment » avec son fils, au parc d’attractions : « Et pendant que ton enfant consomme le monde d’attractions tu vérifies les rapports finaux sur ton iPhone perturbé par les emoticones balancés par angedelanuit05 », cela jusqu’à la catastrophe, intime, émotionnelle, psychologique. Car, qui peut vivre sainement dans ce monde mondialisé où tout le monde devient esclave ? quelle que soit sa classe sociale, pas plus le cadre supérieur que l’ouvrier spécialisé – il a l’argent mais il n’a plus de temps.

Alexandra Badea nous donne à voir un monde inquiétant, qui a gravi un échelon dans l’aliénation. Jusqu’où ? jusqu’à quand ? Les personnages semblent se croiser par l’intermédiaire du « globe-trotter » français, responsable de la sous-traitance, mais la rencontre ne peut avoir lieu, ils sont chacun dans leur dimension, dans un même monde mais classifiés, automates de chair et d’os plus ou moins perfectionnés.

Alexandra Badea, Pulvérisés, L’Arche éditeur, 2012, 89 p., 12 €.

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