Thomas Gunzig, créature(s) féroce(s)

Imaginez une humanité codifiée, labellisée, écrasée sous le poids des marques, en proie au consumérisme le plus débridé. Imaginez qu’Ikéa règne en parangon du bon goût mobilier et que l’homme et la femme soient désormais des êtres hybrides, métissés au gêne animal. Imaginez un roman (code)barré, féroce, drôle et sombre comme une zone commerciale déserte un dimanche de novembre : Manuel de survie à l'usage des incapables de Thomas Gunzig.

Imaginez une humanité codifiée, labellisée, écrasée sous le poids des marques, en proie au consumérisme le plus débridé. Imaginez qu’Ikéa règne en parangon du bon goût mobilier et que l’homme et la femme soient désormais des êtres hybrides, métissés au gêne animal. Imaginez un roman (code)barré, féroce, drôle et sombre comme une zone commerciale déserte un dimanche de novembre : Manuel de survie à l'usage des incapables de Thomas Gunzig.

« Au début, il n’y avait rien. Ni espace, ni lumière, ni temps qui passe. Pas d’hier, pas de demain, pas d’aujourd’hui.
Pire qu’un jour de grève.
Pire qu’une rupture de stock.
Rien d’autre que le rien, mais bon, le rien, c’était déjà pas mal.
Le rien, ça laisse quand même des perspectives. » 

Nul doute que la première partie du livre en déstabilisera plus d’un : Thomas Gunzig nous embarque sur un bateau de pêche, convoque Moby Dick le temps de 22 pages sibyllines et nous sert un instantané maritime à des miles (du moins le croit-on) de son propos à venir. 

Puis vient la rupture. Le grand commencement, l’incipit d’une Genèse torve et technologique, l’avènement d’un monde passé sous les fourches caudines de la mercatique. Un monde en forme de têtes de gondoles, avec ses petits chefs de rayons et ses grands capitaines d’industrie. Les héros de Manuel de survie à l'usage des incapables sont emplis d’animalité, de bestialité et de cynisme, au sens philosophique du terme. Dans un monde gouverné par le profit et le confort à crédit, il y va de leur survie. Chacun jouit de sa condition hybride comme il l’entend. Ou comme il le peut. 

Blanc, Noir, Brun et Gris, sont des enfants-loups, des voyous, des criminels. Engeance inexplicable d’une mère très tôt absente, convaincus dès leur naissance (peut-être même avant) que la raison du plus fort est toujours la meilleure. 

« Les quatre jeunes loups étaient durs au mal et puis
ils étaient quatre. Ils se faisaient taper sur la gueule,
ils se faisaient insulter mais ils n’étaient jamais seuls.
Dès les premières heures de leur vie, ils l’avaient su.
Peut-être même l’avaient-ils su in utero : à quatre, ils
étaient forts.
Très forts.
Terriblement forts. » 

Jean-Jean est agent de sécurité d’une société « qui n’exigeait que le bac et une bonne présentation. Sa vie était sur les rails ». Il laisse parler sa médiocrité et son épouse à sa place. Cette dernière, Marianne, venimeuse responsable commerciale aux gênes de reptile, workaholic dopée au carriérisme, finira par laisser ses penchants mauvais prendre le dessus. Jusqu’à devenir l’amorale de la fable. 

La galerie anthropomorphe prend très vite des allures de zoo crépusculaire et l’horizon se fait funeste. Cette humanité est assurément post-humaine : Thomas Gunzig décrit cette réalité augmentée avec un humour ravageur. Mi thriller no-futuriste, mi conte philosophique déjanté, Manuel de survie à l'usage des incapables égraine ce qui fait aujourd’hui notre quotidien, et peut-être déjà notre futur, pour mieux le dessouder : la technologie à outrance, l’addiction des gamers, l’individualisme triomphant, la violence suburbaine, l’ambition des uns, la suprématie et la morgue des autres. Un bestiaire des hommes en quelque sorte, indispensable.  

  • Thomas Gunzig, Manuel de survie à l'usage des incapables, Au Diable Vauvert, 420 pages, 18€

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