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Billet de blog 16 janv. 2012

L'esprit des lieux

De livre en livre, Pierre Bayard ne se lasse pas de vouloir améliorer les textes littéraires connus.

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A New York. © G. Dx

De livre en livre, Pierre Bayard ne se lasse pas de vouloir améliorer les textes littéraires connus. Il ne se lasse pas davantage de fouler au pied les idées reçues quant à l’usage qu’auteurs et lecteurs font de la littérature. Plus largement encore, il ne se lasse pas de tirer des œuvres des enseignements imprévus mais utiles à la théorie psychanalytique. De même qu’il avait soutenu l’idée –pour le moins choquante– que l’on peut bien parler des livres que l’on n’a pas lus, il défend aujourd’hui, dans Comment parler des lieux où l’on n’a pas été, l’idée selon laquelle maints auteurs –et aussi bien leurs personnages– n’ont pas hésité à évoquer admirablement des lieux qu’ils n’avaient pas visités.

C’est donc à un vif éloge des «voyageurs casaniers» qu’il se livre avec, il faut le dire, pas mal de malice provocante. Voyageur casanier pour lui que Chateaubriand traversant des étendues américaines à bride abattue pour les décrire ensuite avec force détail dans une prose magnifique. Voyageur casanier qu’Édouard Glissant qui, pour raison de santé, ne visite pas une île de Pâques qu’il décrira avec enchantement après avoir envoyé sa femme en reportage pour qu’elle le documente. Voyageuse casanière à sa façon que la grande Margaret Mead qui analyse les mœurs très libérées des jeunes des îles Samoa à partir d’informations qu’elle recueille chez des informatrices lui rendant visite et n’aimant rien tant que d’en rajouter sur leur vie sexuelle (toute une anthropologie culturelle prend là son assise). Et même voyageuse casanière que cette Rosie Ruiz qui, narrant sa course victorieuse au marathon de Boston, omet de dire qu’elle a sauté dans un wagon de métro pour faire plus rapidement le parcours. Où l’on voit en somme que faire un voyage à la sauvette ou même ne pas le faire du tout ne nuit guère à la qualité du rendu de ce voyage, imagination et rêverie pourvoyant à la déficience.

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Il est d’ailleurs, note encore Bayard, des situations de vie où tricher sur le voyage et sur l’endroit où l’on est allé devient nécessité. C’est le cas de l’adultère et du crime, par exemple. Et puis la même nécessité prend une autre dimension encore dans certaines pratiques professionnelles. À l’exemple que donne Bayard d’un journaliste fabulateur, j’ajouterai, pour ma part, celui d’un grand reporter racontant que, lors d’une guerre civile au Proche-Orient, il avait cru bon de profiter de l’hospitalité d’amis vivant sur place pour se retrouver au cœur des événements… Mais, une fois sur le terrain, il n’y comprit goutte (c’était Fabrice à Waterloo). Tout devint bien plus clair lorsqu’il rejoignit ses collègues dans un grand hôtel de la ville ses et que, sirotant avec eux des whiskies au bar, il put recouper à loisir les infos qui venaient de partout.

En fait, analyse Bayard, beaucoup de romanciers, anthropologues ou reporters traitent l’espace de l’écriture comme un espace atopique, espace de circulation où sites, êtres et objets n’ont de rapports qu’élastiques avec un réel strict. Ces narrateurs préfèrent à l’«observation participante» prônée par certains sociologues une observation à distance qui dégage «l’esprit du lieu» et s’appuie sur des visions d’ensemble peu contraignantes. Partant de quoi, Pierre Bayard annonce l’avènement d’une critique (d’une lecture ?) «qui tirerait toutes les conséquences de la perméabilité des frontières entre l’espace de l’œuvre et l’espace réel, et s’intéresserait par exemple à ce mode de circulation qui conduit par exemple les personnages littéraires à émigrer dans notre monde, ou les écrivains et leurs lecteurs à immigrer, tels les voyageurs casaniers de cet essai, dans le monde de l’œuvre» (p. 154).

Ainsi, une fois encore, la réflexion de Bayard propose une révolution de la lecture commune que l’on oserait dire copernicienne. C’est qu’il s’agit de voir les textes littéraires comme des fictions en mouvement qui, si on les utilise bien, ouvrent à la découverte de nombreux mondes possibles en ne se refermant pas sur leur seule «lettre».

Que mon lecteur sache tout de même que le Pierre Bayard de la vie réelle se déplace beaucoup et qu’il aurait même couru le marathon de Boston à la régulière. En fait, c’est son porte-parole en texte qui s’identifie aux voyageurs casaniers. Et c’est bien là l’ultime paradoxe d’un critique qui, pour notre plus grand bonheur, mixe jusqu’au vertige sérieux et humour.

Pierre Bayard, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?, Paris, Minuit, « Paradoxe », 2012. 15 €.

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