Tous à l'ouest !

« Soudain, je m'aperçus que le rédacteur en chef m'examinait attentivement.- Pourquoi ne vous lanceriez-vous pas dans un voyage autour du monde pour notre journal ? suggéra-t-il.

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« Soudain, je m'aperçus que le rédacteur en chef m'examinait attentivement.

- Pourquoi ne vous lanceriez-vous pas dans un voyage autour du monde pour notre journal ? suggéra-t-il.

Il y eut un silence d'une rare solennité. Lorsqu'un homme que vous connaissez à peine vous suggère un voyage de neuf mois à travers vingt-sept pays, vous êtes en droit d'en tirer au moins une de ces quatre conclusions : 1) c'est un imposteur ; 2) il est fou amoureux de votre femme et ne reculera devant aucune extrémité pour vous éloigner du pays ; 3) vous vous êtes incrusté par erreur dans un film d'Alfred Hitchcock ; 4) vous avez succombé à un mélange de bougeotte, de paranoïa, d'ennui existentiel et de cognac. Presque aussitôt, néanmoins – en fait aussitôt que les serveurs eurent fini de m'appliquer des serviettes froides sur le front –, je retrouvai mon aplomb naturel.

-Très bien, si vous insistez, consentis-je en étouffant un bâillement. Je suppose que c'est une marque de faiblesse, mais à vous, je ne peux rien refuser. Idiot, n'est-ce pas ? »

Idiot, sans doute pas. Malicieux et ironique, sans aucun doute. S. J. Perelman, scénariste, et son comparse Al Hirschfeld, caricaturiste du New York Times, nous entraînent dans un voyage dans le nonsense et l'humour, rien n'arrête les pieds nickelés du tourisme, Bouvard et Pécuchet du guide du routard...

Tous les codes du voyage traditionnel sont là : les cartes, la trousse de secours, l'attirail du parfait bourlingueur (« une machette, un casque colonial, un poncho, un appareil à distiller l'eau de mer, et Dieu seul sait quoi encore »), les vaccins, l'habit de voyage, le choix de l'itinéraire (« nous traçâmes une ligne partant de l'ouest de Hollywood et passant par toutes les contrées par Kipling, Conrad et Maugham »). Tous à l'ouest !

Tout sera ironique, passé au crible du deuxième degré et du sans dessus dessous : les deux comparses quittent New York pour Hollywood, comme une répétition générale. « Nous dûmes nous entraîner à supporter les conditions extrêmes qui nous attendaient : les jungles bouillantes de la Cochinchine, le désert brûlé par le soleil du Sahara, les eaux infestées de crocodiles du lac Tchad et les cafés grouillant de femmes légères de Port-Saïd. Quel centre d'entraînement plus adapté que Hollywood ? » Les décors et effets spéciaux leur permettent de s'exercer à la dure, on leur fait même « essayer tous les moyens de transport imaginables, depuis le chameau jusqu'au funiculaire suisse », « Errol Flynn nous apprit l'art de séduire les petites Birmanes à la peau brune, Rex Harrison l'étiquette de la cour du royaume de Siam et Johnny Weissmuller à nous balancer de branche en branche ». Tout sera en effet affaire de répétition ...

De Hollywood il s'agit en effet d'embarquer pour Shanghai, et le voyage se donne clairement à lire comme ironique : la répétition carnavalesque, inversée, de celui que narra Stevenson, comme le montre l'ouverture hilarante du chapitre 3 (Vieux marin cherche albatros). Tout est ici décalé par la référence, le clin d'œil à la littérature, aux films, à une culture du voyage magistralement mise en abyme et croquée. Les pilotes d'avion sont des « Tom Swift », on se laisse glisser le long d'une gouttière « à la manière de Tom Sawyer » ...

Le tour du monde est un rêve s'il en fut jamais pour les deux comparses, à la différence de cette femme de producteur de cinéma croisée avant le départ pour la Chine, une femme qui vit à Hollywood et n'a jamais voyagé plus loin que Palm Springs :

« Un jour de pluie, étendue sur une peau d'ours devant un bon feu de cheminée, elle m'avait confié son profond désarroi et son incommensurable Weltschmerz*. Je lui suggérais de faire le tour du monde.

-Oui, bien sûr, rétorqua-t-elle en bâillant d'ennui, mais il y a plein d'endroits que je veux visiter avant »

Les deux comparses de ce drôle de buddy-book veulent partir et feront preuve d'une véritable obstination :

« Nous ignorions où nous allions, ni même comment nous y allions, mais nous étions sûrs d'une chose : quand nous serions là-bas, nous y serions. Et ça, c'était déjà quelque chose, même si ce n'était rien. »

Woody Allen, dont il est l'un des maîtres, célébra la « folie inventive » de Perelman. Ce livre en témoigne. On éclate de rire à chaque page : c'est spirituel et déjanté, Phileas Fogg revu par les Marx Brothers (dont Perelman fut scénariste), Stevenson à la sauce stand up. Les 27 pays traversés sont l'occasion d'anecdotes, de portraits, de saillies irrésistibles. On passe avec Tous à l'ouest ! de l'Amérique à l'Asie, de l'Asie à l'Afrique (l'Egypte, le Sahara), avant d'arriver en Europe : le « duo grotesque » descend au Negresco, à Nice, prend un wagon-lit pour Paris, « un des bleds les plus déprimants à l'ouest de Shanghai ». Puis Londres et retour à New York.

Les deux voyageurs accumulent quiproquos et incidents diplomatiques, Perelman se moque de lui-même avec une ironie jubilatoire, un humour au millimètre. Il décèle et rend toutes les absurdités du quotidien, les bizarreries du « monde comme il va », l'inattendu, le cocasse, l'humour étant indissociable d'un regard perspicace, d'une acuité terrible.

L'on part certes, mais cet appareillage a le rire, la comédie, pour destinations. Car pourquoi voyager, en somme ? Pourquoi aller à Tahiti, alors que, selon Hirschfeld, « c'est exactement comme Washinghton Heights », ou en Nouvelle-Zélande, « si tu es déjà passé par Nutley, dans le New Jersey, tu sais déjà à quoi ça ressemble » ? Pourtant, ils partent. Traversée vers la Chine, découverte du Bund à Shanghai (« on aurait dit une station du Bronx aux heures de pointe, les jeux nautiques en plus »), la Grande Muraille ... Les chemises se froissent, on se prend à regretter le goût du pastrami, on visite Hong Kong, « Asbury Park hors saison », Bangkok.

Reçu chez un potentat malais, Perelman remarque que « deux extraordinaires vases Ming partageaient une étagère avec un cendrier Mickey Mouse probablement gagné à un stand de chamboule-tout de Coney Island » ... Les deux New-Yorkais transportent leurs a priori, rencontrent ceux de leurs hôtes sur l'Amérique. Le choc des cultures. Les Lettres persanes à l'Américaine, en quelque sorte, mâtiné d'un irrésistible humour juif new-yorkais. Un voyage drolatique, sur les traces de grands écrivains (à Singapour, Perelman cherche le bar de Somerset Maugham, « lambrissé d'acajou et fourmillant de vils séducteurs au profil aquilin » et trouve ... des tables « rappelant celles de la chaîne de restaurant Childs ... un hôtel de bord de mer dans le New Jersey » !), où tout repose sur le décalage, le déport, sur un ton sérieux, convenable, proprement irrésistible.

Sous le burlesque, un vrai regard sur le monde et ses travers, évidemment. Une critique acide du colonialisme (le texte, inédit en France, date de 1947) et des piques bien senties sur nos lieux communs d'Occidentaux blasés et suffisants ou l'américanisation du monde de l'après-guerre, comme le montre la Promenade des Anglais, à Nice :

« Une femme sur deux se teignait en blonde pour ressembler à Veronica Lake ou à Lauren Bacall ... Nous comprîmes jusqu'où la France était tombée lorsque nous vîmes un chevalier de la Légion d'honneur dévorer à belles dents un Eskimau à la vanille entouré d'une croûte de chocolat glacé. Marcel Proust nous serait apparu la bouche pleine de chewing-gum, nous n'aurions pas été plus déçus ».

Suivons Perelman dans ces chemins d'une ethnologie burlesque, d'un voyage en cocassie, A l'ouest, l'orientation de l'humour comme du voyage, en compagnie de ce petit bijou et de ces deux fabuleux Wandervogels** ...

 

S. J. Perelman, Tous à l'ouest, traduit de l'anglais (USA) par Thierry Beauchamp, Le Dilettante, 256 p., 18 € 50.

Lire un extrait : Tous à l'ouest ! extrait.pdf

* Weltschmertz, mélancolie en yiddish.

** Wandervogels, oiseaux migrateurs.

Photographie de Perelman dans son bureau ©Carl Mydans – Life (octobre 1961, NY)

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