Koltès, toujours

 Bernard-Marie Koltès est mort il y a vingt ans, le 15 avril 1989.

 

Bernard-Marie Koltès est mort il y a vingt ans, le 15 avril 1989. On sait sa grâce solaire, son visage doux et parfait, la puissance noire de son théâtre. Pourtant l'auteur est demeuré secret, volontairement, n'accordant que peu d'importance à sa vie, accessoire, « cette chose minuscule », selon ses propres termes.
Le pari de Brigitte Salino, critique de théâtre au Monde, est de pourtant vouloir écrire cette vie, la parcourir dans son urgence, ses impératifs, d'aller au-delà des silences, des inconnues. Le livre s'ouvre sur le commentaire d'une photographie, due à la grande amie de Koltès, Elsa Ruiz, reproduite en couverture.

 

Juillet 1983. On voit sur cette photo en noir et blanc l’immense beauté de Koltès, sa grâce, son amour du reggae, avec ce sweat-shirt à l’effigie du chanteur de Burning Spear, on voit un homme qui marche, qui avance, à l’orée de sa gloire littéraire mais aussi de la maladie. On voit, surtout, comme le souligne Brigitte Salino, « une part secrète, à lire dans le regard », un « desperado joyeux », comme le dit Patrice Chéreau, un « guerrier de la beauté », selon Carlos Bonfil. Un homme que l’on ne peut prétendre connaître mais seulement « approcher ».

Un détail que cette photo, sans doute. Comme celui qui clôt le livre : Koltès, très malade, quittant son appartement pour un hôtel, L’Aiglon, face au cimetière Montparnasse, où il sera enterré quelques mois plus tard. Koltès a découvert L’Aiglon par l’intermédiaire de Luc Bondy qui y séjourna. Le metteur en scène, cité par Brigitte Salino, évoque Koltès, étendant ses jambes sur la rambarde du balcon, face au cimetière :

« C’est un souvenir très fort. Je le vois, au soleil. Il était déjà très pris par la maladie, il faisait énormément d’associations d’idées. C’était extraordinaire. On parlait de livres. Pour moi il était comme Kafka : une comète, qui a surgi, et a disparu. Il avait cette chose particulière, qui faisait que personne ne pouvait avoir de main sur lui. On ne pouvait pas vraiment le connaître, parce qu’il ne se laissait pas prendre dans son intimité. Il était à la fois très proche et très distant : un personnage dans une fuite et un parcours ».

La force du Bernard-Marie Koltès de Brigitte Salino est dans ces « détails » qui n’en sont pas, ces moments qu’elle tisse, commente, met en perspective. Consciente que son entreprise est très « particulière » –écrire la biographie d’un auteur culte, secret, quand nombre de ceux qui ont partagé sa vie sont encore vivants –, Brigitte Salino s’appuie sur le témoignage des amis de Koltès, son cercle privé comme ses comparses de théâtre, sur les lettres récemment publiées chez Minuit, sur les entretiens de Koltès, elle joue d’un équilibre fragile entre le commentaire des œuvres et les notations plus privées, ne se déparant jamais d’une pudeur et d’une sensibilité d’autant plus louables qu’elle aborde l’homosexualité de l’auteur, sa passion du danger, son flirt avec la drogue, le suicide (1974), les années SIDA. « Bernard aimait la vie – tous le disent. En s’exposant comme il l’a fait à New York, il n’a pas cherché sa mort. Il l’a rencontrée. Ce n’est pas du tout la même chose ».

 

Cette première biographie d’un dramaturge majeur revient sur les expériences qui ont forgé un univers, sauvage, dur, lyrique : le rapport au père, à la mère, les voyages (New York, l’Afrique, Tikal ou le lac d’Atitlan, au Guatemala), une vie vouée au travail, à l’écriture et les échappées dans le monde de la nuit, la rencontre avec un metteur en scène, Patrice Chéreau, et un théâtre,Nanterre-Les Amandiers, dont Brigitte Salino souligne le caractère exceptionnel.

« Le temps ne lui a pas été accordé de connaître la passion qu’allait susciter son théâtre, dans toute l’Europe et bien au-delà, passion qui allait en faire l’auteur dramatique français le plus joué au monde, au tournant de l’an 2000. Mais Koltès a connu un temps qui fut offert à très peu d’auteurs : celui de la rencontre avec un metteur en scène exactement contemporain (quatre ans le séparent de Chéreau, né en 1944), qui monte ses pièces au fur et à mesure qu’il les écrit. L’histoire est avare de ces rencontres, qui furent celles, à leur époque, de Jouvet et Giraudoux, ou de Tchekhov et Stanislavski ».

Aucun voyeurisme dans ces pages mais le récit d’une vie dans l’urgence, tendue, aussi brève que dense, traversée de voix, de musiques, de paysages et de mots. Brigitte Salino explicite les rapports passionnels de Koltès et de Chéreau, leur manière unique de travailler, de se brouiller aussi. Ainsi lors de la mise en scène de Dans la solitude des champs de coton. Koltès est furieux de voir Chéreau jouer le Dealer. Il finit par s’excuser, dans un restaurant chinois de la rue Lepic :

« Un : je ne peux pas te reprocher toute ta vie de ne pas être noir.

Deux : quand tu joues, on comprend très bien le texte.

Trois : tu fais rire.

Quatre : les salles sont pleines. »

C’est un itinéraire auquel nous convie Brigitte Salino : celui de la maturation d’une œuvre majeure, celui de l’écriture des pièces (du fétichisme des blocs Rhodia n° 18 et des crayons papier 09 mine B aux immenses travaux de corrections et versions multiples), celui d’un voyageur « aux semelles de vent », passionné par l’Autre, l’ailleurs, le désir, sa manière d’inventer une langue pour dire cette altérité, qu’elle résonne au plus profond de nous.

Un itinéraire passionnant, frontal et pudique,essentiel pour comprendre un univers, exigeant, juste, à jamais inscrit dans l’histoire du théâtre. Le premier chapitre du livre, commentaire de la photographie de Koltès par Elsa Ruiz, s’intitule : « Un jeune homme marche vers vous, et sourit ». On ne saurait mieux résumer la manière comme la portée de ce texte.

CM

 

Brigitte Salino, Bernard-Marie Koltès, Stock, 360 p., 21 € 50.

 

Prolonger : Koltès, toujours debout, article consacré aux Lettres de Koltès, publiées aux Editions de Minuit, en avril 2009.

 

2009 sera l'année des rétrospectives Koltès. A Metz, notamment, sa ville natale, en octobre.

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