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Billet de blog 21 janv. 2014

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Max Weber et la domination

Au fond, l’organisation de l’Europe à socle franco-allemand, dont on nous vante (nous vend ?) aujourd’hui les mérites, aurait pu être confiée en un autre temps aux deux pères fondateurs de la science sociale opérant main dans la main, soit le Français Émile Durkheim et l’Allemand Max Weber.

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Au fond, l’organisation de l’Europe à socle franco-allemand, dont on nous vante (nous vend ?) aujourd’hui les mérites, aurait pu être confiée en un autre temps aux deux pères fondateurs de la science sociale opérant main dans la main, soit le Français Émile Durkheim et l’Allemand Max Weber. Durkheim plutôt progressiste et Weber plutôt conservateur (malgré sa femme militante féministe et prénommée… Marianne) : cela eût donné un beau duo. Encore aurait-il fallu marier deux conceptions méthodologiques bien différentes, même si la même inventivité inspirait l’une et l’autre.

Mais, s’agissant du seul Weber et pour sortir de l’utopie rétroactive, réjouissons-nous de voir les éditions la Découverte donner aujourd’hui une traduction et édition critique de sa « sociologie de la domination ». Cette partie d’Économie et Société (Wirtschaft und Gesellschaft) qui, avec ses 400 pages, forme un chapitre du grand ensemble, n’existait pas en français jusqu’ici. La voilà à notre portée sous le titre de La Domination. C’est évidemment un ouvrage savant et qui fait état chez son auteur d’une immense culture, le voyant parcourir âges et civilisations. Mais c’est aussi un ouvrage qui nous intéresse tous — quitte à ce que nous le lisions parfois en diagonale— , et ce pour trois raisons : 1° le concept de domination wébérien a été repris depuis lors et avec éclat par Michel Foucault et par Pierre Bourdieu, se voulant dépassement des notions marxistes d’aliénation ou d’exploitation ; 2° la partie historique de l’ouvrage est foisonnante d’exemples magnifiques et parfois amusants (voir tel gardien de harem perçu comme haut fonctionnaire) ; 3° Weber nous y parle continument de politique même s’il préfère ne pas trop le laisser apparaître, préférant mener un travail distancié sur de grande formes sociales dont il ne perçoit les implications secondes que de loin.

Mais de quoi est-il ici question? De quatre ou cinq grandes structures de domination et de gouvernement qui ont régi les sociétés humaines à travers l’histoire. Weber va abondamment décrire chacune d’elles en commençant à chaque fois par un important travail d’abstraction, puis en multipliant exemples et comparaisons. Se succéderont ainsi, dans un ordre qui tend à inverser la chronologie, les dominations bureaucratique, patrimoniale, féodale, charismatique, avec, en prime, le cas particulier de la théocratie. Idéal-typique, comme il se doit avec Weber, chaque modèle est d’abord donné pour nettement tranché. Mais, chemin faisant, tout un essaimage se produit d’une structure à l’autre et l’on voit par exemple qu’aucune, même la plus primitive ou la plus improvisée, ne peut échapper à la nécessité de se soutenir d’une administration et d’une discipline, donc de verser, si peu que ce soit, dans le bureaucratique. Comme si ce dernier était la loi profonde de toute vie en société. Encore que les choses ne soient pas toujours aussi simples et, nous dit l’auteur, on a pu voir les fonctionnaires des sultans et shahs orientaux susciter le mécontentement populaire jusqu’à ce qu’un grand vizir plus personnalisable s’interpose entre le souverain et l’opinion (voir p. 333).

Les deux descriptions les plus passionnantes du volume sont celles qui concernent les dominations bureaucratique et charismatique. On voit pourquoi. La première est celle que nous connaissons à travers la démocratie et l’économie de marché. La seconde, primitive en son principe, ne cesse pas de faire retour aujourd’hui à travers les partis populistes et via l’emprise médiatique.

Weber montre à merveille ce qu’a d’abstrait et de déshumanisé la domination bureaucratique dans sa forme moderne. Mais, à trop y insister, il escamote quelque peu le rôle majeur de la composante économique dans les sociétés de libre marché. Cela veut qu’il attribue l’absence d’éthique bien plus à l’administration qu’au système capitaliste. Ou bien encore qu’il n’a pas vu venir le temps des États-providences, très moraux à leur façon. Ou bien encore que, pour lui, ladite domination parait impossible à renverser. Et d’écrire : « Si l’appareil bureaucratique cesse de fonctionner ou si son fonctionnement est entravé par  la force, il en résulte un chaos que les dominés peuvent difficilement maîtriser en improvisant un ersatz de démocratie issu de leurs rangs.» (p. 101). Où l’on croit lire qu’à tout jamais les dominés n’ont pas leur chance.

Pouvoir bureaucratique et pouvoir patriarcal (celui-ci fondé sur toute une tradition) sont bien différents mais ont en commun de générer des régimes stables. Ce n’est pas le cas du pouvoir charismatique qui survient dans une situation de détresse psychique et fait appel à quelque personne providentielle qui refuse de s’installer dans le système (ou dit le faire). Et celle-ci va donc recourir à des procédés discutables pour assurer la subsistance du groupe (le piratage comme ressource économique, par exemple). Notion très anthropologique, le charisme séduit Weber parce qu’il y voit quelque chose de primitif qui s’est insinué dans notre modernité et dans des sociétés toutes de rationalité. Son pouvoir ne peut toutefois se perpétuer longtemps, note le sociologue. C’est ce que l’on voit d’ailleurs avec les partis populistes aujourd’hui, dont beaucoup s’effondrent après quelques années. Pour eux, s’installer dans la durée veut qu’un héritage symbolique soit assuré mais aussi qu’un minimum de structuration s’opère qui nécessairement dénature les origines du mouvement (sur ces aspects, voir l’histoire du FN et des Le Pen).

Ainsi les raisons ne manquent pas de lire La Domination en tout ou en partie. Au total, avec son sens aigu du social, sa capacité à abstraire des modèles, sa culture encyclopédique effervescente, le grand sociologue allemand vieillit plutôt bien. Et, dans tous les cas, il donne à penser.

Max Weber, La Domination, traduction d’Isabelle Kalinowski, introduction d’Yves Sintomer, Paris, La Découverte, « Politique et sociétés », 2013. 29 €.

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