Koltès, toujours debout

Bernard-Marie Koltès est mort il y a vingt ans. Il avait 41 ans.

Bernard-Marie Koltès est mort il y a vingt ans. Il avait 41 ans. Ses œuvres radicales nous hantent, son visage angélique, ses colères, sa solitude élevée au rang de titre, au milieu des chants de coton. Sa passion pour les marges, le combat. Sa volonté de dire « la solitude affective, la difficulté de parler, toutes les oppressions enfin qui ferment la bouche ».

Les éditions de Minuit viennent de publier sa correspondance inédite. 500 pages de lettres, de ses premiers écrits d’enfant, en 1955, à la dernière missive, quelques jours avant sa mort, postée à Lisbonne, datée d’avril 1989, à son frère :

« In God we trust

Do we ? »

Des lettres à sa famille, sa mère adorée, ses amies, ses proches, bouleversantes. Sans fard. Fulgurantes. Koltès écrit, beaucoup. Parfois à plusieurs destinataires le même jour. Dans une forme d’urgence, comme s’il savait son temps compté. Il confie, dès ses premières missives, sa volonté de « discipliner les démons qui me hantent » (à sa mère, 22 mars 1961). Cette discipline, au sens pluriel du terme, sera le théâtre, comme exigence la plus haute, don de soi, comme il l’annonce, solennellement à sa mère, toujours, le 26 mars 1968 :

« Je ne souhaite qu’une chose: c’est d’être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin. (…) Me voici par exemple à la veille de me mettre au service du Théâtre. Je crois en avoir pesé tous les dangers, en avoir mesuré les « inconvénients ». Et pourtant je prends ce risque avec bonheur, malgré le gouffre qui me guette si j’échoue. Si j’échoue, je serai un être raté, sans nul doute, privé de « situation », de famille, de raison de vivre même, et sans aucune place dans la société. Je le sais. Mais pour cela, vais-je renoncer à l’espoir d’une vie pleine à déborder, d’une raison de vivre au sens plein du terme ? »

Le théâtre sera dès lors l’œuvre d’une vie, « raison de vivre » (Koltès souligne « raison »), à l’opposé d’une existence raisonnable, d’un quotidien rangé, au risque de perdre son « âme ». Ce que montre cette correspondance, ne cachant rien des soucis d’argent, des moyens parfois illégaux pour survivre, des difficultés à être représenté puis édité, reconnu enfin. Koltès s’y montre invariablement exigeant, radical, les doutes n’épuisant jamais sa volonté de trouver sa voix. Il se dévoile aussi, pudiquement, avouant entre les lignes des amours illicites, des goûts peu recommandables (ainsi sa passion pour le cinéma, les films d’auteur comme les navets), portant un regard fascinant sur lui-même, entre exigence et ironie légère :

« Si, avec cette impression permanente de songe dans laquelle je me déplace (Mexico — Managua dans un orage de fin du monde, et le cinéma à côté de ma pension qui titre : El fin del Mundo, con Christopher Lee, ce qui n’a pas été sans réveiller en moi d’étranges émotions), je ne finis pas par accoucher d’une œuvre baroque et scintillante, c’est que je suis bon pour me faire agent d’assurances et pour me marier, enfin – et m’établir à Caen ou à Mezières. » (À Évelyne Invernizzi, Managua, 25 août 1978)

Une vie d’écrivain, Bernard-Marie Koltès sacrifiant tout à l’urgence, la nécessité de l’écriture : ses études, sa famille, une vie réglée ou plus facile. Les lettres le montrent aculé, quémandant de l’argent à ses proches, au CNL, pour survivre et écrire. Ne renonçant jamais. « Ne m’oublie pas. Ne désespère pas encore de moi ; ce n’est pas fini, et je réserve (ou la vie me réserve) peut-être un dernier mot pour la toute fin » (A sa mère, 7 août 1979).

Le fil rouge de ces lettres est aussi dans les voyages, le goût pour les pays lointains, né sans doute d’une expérience tout autant intime qu’esthétique sur le port de Toulon, en 1965, devant « l’animation nocturne extraordinaire du port » et un « coucher de soleil marocain ». Dès lors, Koltès n’a de cesse de partir, de lever l’ancre, vers l’Afrique, l’Amérique du Sud, New York, dans la solitude, la volonté forcenée de ne jamais être un « touriste ». New York revient, d’années en années, ville qui l’aimante (« j’ai trouve ma place sur ce monde : New York »), lieu « démesuré, indescriptible… Inoubliable, surtout inhumain » :

« Ici, on a l’impression d’être sur une immense scène où tout bouge, rien n’étonne.

New York n’est vraiment comme aucune autre ville du monde : c’est comme un grand sac où l’on a mis tout ce qui ne cadrait pas ailleurs : rien ne surprend, mais rien n’est ordinaire » (A ses parents, NY, 18 septembre 1968).

A son cercle de correspondants, Koltès dit ses curiosités, ses peurs, ses parcours, offre des pages sublimes sur ses voyages, un regard aigu, porté par les bas-fonds, les profondeurs, les marges.

« À Michel Guy
Carte postale de Salvador de Bahia, janvier 1986

J’y suis, et par votre faute, j’y souffre toutes les souffrances qu’un homme sensé est forcé d’endurer devant trop, trop de beauté (celle dont je parle bien sûr ; il paraît qu’il y aussi des cathédrales).
Voici clos le Triangle des Ténèbres – New York – Lagos – Salvador de Bahia, territoire dans lequel j’ai grande envie et hâte de mourir.
De Salvador de tous les Saints et de tous les Péchés, je vous remercie pour les Saints, et pour les Péchés.

Amicalement,
Bernard-Marie Koltès »

Le voyage est source d’inspiration, de dépassement, de respiration et d’oubli. « Et puis je pars à Rio à la fin du mois vérifier si, réellement, la terre est ronde, me saouler de samba et de métissages, oublier tout, Dieu, le théâtre, tout, afin qu’il n’y ait pas que Dieu qui soit inconscient », novembre 1985). Il ne s’agit pas seulement d’ailleurs mais d’en soi, d’entrer dans un monde à la fois réel, imaginaire et intime, Koltès l’exprime en avril 1983 à la veille d’un nouveau départ pour le Sénégal, « retourner voir où devraient être mes racines pour découvrir une nouvelle fois qu’elles n’y sont pas, et revenir ici pour prendre le temps de me les réinventer là-bas ». Voyager crée un déséquilibre nécessaire, un mouvement :

« Je ne conçois un avenir (comment te l’expliquer ?) que dans une espèce de déséquilibre permanent de l’esprit, pour lequel la stabilité est non seulement un temps mort, mais une véritable mort » (A sa mère, 20 juin 1969).

Le volume rassemble des lettres, de longueur variable, des cartes postales, de simples notes que Koltès essaime lorsqu’il loge chez des amis, des missives plus officielles, adressées à un cercle en définitive assez restreint. Une grande cohérence anime cette correspondance, comme le souligne le frère de l’écrivain dans son introduction, « il n’y a pas de biographie plus juste que celle qu’on peut lire dans ce livre ». Quelques maîtres mots traversent en effet ces pages : théâtre, argent, voyages, mais aussi fidélité. A sa famille, à Bichette, Nicole et Madeleine, amies d’une vie, à Maria Casarès, qui fait naître sa passion du théâtre et deviendra une amie proche, à Patrice Chéreau – une unique lettre lui est adressée – qui lui apporte reconnaissance et notoriété, en 1983, avec la mise en scène de Combat de nègre et de chiens.

Cette correspondance illustre un détachement progressif de ses « chaînes », de son milieu, bourgeois et catholique, de la France – Koltès partant trouver inspiration et liberté dans ses voyages, de plus en plus fréquents, du Canada au Nicaragua, de la Russie à New York ou Mexico –, de sa peur de choquer sa famille, de « valeurs » longtemps incarnées par son père. Koltès sait effrayer sa mère, il tente de lui faire comprendre sa vie, sa sexualité, sans provocation ou violence, en des pages bouleversantes de sensibilité et d’émotion :

« Bien sûr, mes intérêts resteront toujours pour toi quelque chose d’un peu obscur et d’un peu effrayant – et c’est bien normal… Mais sache du moins que j’aime à retrouver des gens que je reconnais comme mes semblables, (alors que tout semble au contraire nous séparer), que je passe mon temps à cela, et qu’ici abondent les gens de ma « race », que je caractériserais par : l’inquiétude (fondamentale), le désespoir absolu (et sans tristesse), et le goût du plaisir » (A sa mère, de NY, 19 mai 1981).

Ces lettres, comme le rappelle François Koltès, frère de l’écrivain, qui les a rassemblées, ne sont pas une sélection, elles tissent une vie, par bribes et éclats successifs, entre anecdotes et réflexions esthétiques ou politiques, et forment peu à peu, en creux, le portrait d’un Koltès solitaire et solaire, rimbaldien, aux semelles de vent, en lutte constante pour écrire. Comme il l’écrit le 5 mai 1975 à Nicole : « On ne peut aborder certains sujets, s’intéresser à certains aspects de la vie en gardant les mains propres, et sans se brûler les doigts, et sans se « démolir » un peu à chaque fois ». Ou, de nouveau, en 1983, à sa mère : « j’ai le sentiment de laisser, dans chaque pièce, dix ans d’âge et les espérances de dix vies ».

Toute la correspondance de Koltès est ainsi traversée par une urgence, à vivre sans retenue, à écrire, comme s’il se savait menacé (« je désire commencer un nouveau texte dès maintenant ; j’ai une grande hâte d’écrire et de faire beaucoup de choses, comme si le temps pressait ! », à sa mère, 14 juin 1977) :

« À sa mère
Guatemala, San Pedro, le 25 octobre 1978

(...) Souvent, aussi, je pense aux fois où tu me dis que je devrais faire un travail, plus régulier, plus rémunérateur ; je sais bien. Pourtant, c’est dans des moments comme maintenant – où je suis tellement seul, quand même, et sans affections près de moi – que je constate à quel point écrire, pour moi, est toute ma vie ; c’est cela qui fait mes journées belles, et, quand mon travail a été mauvais, les soirées sont plutôt cafardeuses. J’ai vraiment, et profondément – et j’aimerais tant que tu le sentes, un peu comme moi – le sentiment que c’est ma raison d’être. Rien ne pourrait remplacer cela, et rien, j’en suis sûr ne doit le mettre en minorité dans mon existence. »

Il y a, aussi, urgence à lire ses pages, forme d’(auto)biographie lacunaire, roman d’une vie et d’une écriture, d’un rapport au monde, aux autres, entre solitude et rencontres, sous le signe de la passion, dans ce que le terme dit d’énergie, de souffrance et d’un destin librement assumé. Des pages de traversées, de voyages, de parcours, avec une œuvre pour seul territoire. Celui d’un écrivain majeur, qui, dès 1968, écrivait à sa mère : « je reste persuadé que la vie est ce qu’on en fait, et qu’il n’est pas d’âge qui soit particulièrement malheureux – si ce n’est celui où l’on abandonne la partie – et on peut l’abandonner à tout âge. Je ne trouverai la vie laide le jour où je me « mettrai assis » et ne voudrai plus me relever. »

Koltès est toujours debout.

Bernard-Marie Koltès, Lettres, Editions de Minuit, 512 p., 19 €

 

Prolonger : les premières pages Lettres koltès.pdf

http://www.leseditionsdeminuit.com/images/3/extrait_2610.pdf

A noter : les éditions de Minuit publient également un inédit de Bernard-Marie Koltès, écrit en 1984, Nickel Stuff, scénario pour le cinéma, 128 p., 11 € 50.

 

 

Photographie : Elsa Ruiz / Les Editions de Minuit

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