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Billet de blog 24 mars 2009

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Au fond de l’inconnu pour y trouver du nouveau

Le titre baudelairien du dernier livre de Linda Lê est un programme : celui de la modernité, du Voyage. Il est une invitation à découvrir un « univers » « égal à son vaste appétit », « à la clarté des lampes ». Entre affinités électives et biffures, Linda Lê nous offre un parcours littéraire qui tient du médaillon et du centon, en dix-sept textes présentant ses « alliés substantiels » en littérature :

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Le titre baudelairien du dernier livre de Linda Lê est un programme : celui de la modernité, du Voyage. Il est une invitation à découvrir un « univers » « égal à son vaste appétit », « à la clarté des lampes ». Entre affinités électives et biffures, Linda Lê nous offre un parcours littéraire qui tient du médaillon et du centon, en dix-sept textes présentant ses « alliés substantiels » en littérature :

« Michel Leiris, dans Biffures, parle de l’indéniable plaisir qu’il avait à posséder des livres, satisfaction à laquelle s’ajoutait toujours une part de gêne devant les choses non lues qui tapissaient ses cloisons. Les laissés-pour-compte de nos bibliothèques gémissent, les livres de chevet sont des raretés encore à décrypter. N’empêche, nous continuons à écumer les librairies, passons le plus de temps possible à nous pénétrer des aperçus d’autrui, espérant beaucoup de ceux que René Char appelle les alliés substantiels, et tenant pour assuré que l’art est ce qu’il y a de plus réel, dès lors que nous mettons entre parenthèses notre non-croyance pour entrer de plain-pied dans un monde qui s’impose avec force. Ce sont ces alliés substantiels, dont l’absence ferait souffrir, qui viennent ici toquer à la vitre de l’homo lisens, afin de l’accompagner le long d’un chemin hérissé d’obstacles, s’il sait, dirait Baudelaire, plonger au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau. »

Chaque texte oscille entre analyse et éléments biographiques saillants, unit détails et vision d’ensemble, fait entrer dans des œuvres rares, exigeantes, donne des clés pour les comprendre, l’envie de les découvrir, sans fausse naïveté ou pédantisme. À des années lumière des inventaires à la Prévert ou des listes pseudo érudites à la Dantzig, donc.

La pratique de Linda Lê est une « discipline », terme polyphonique qu’elle emploie et déploie dans ces pages. Les écrivains (é)lus par Linda Lê entrent en écho avec sa propre langue, sa pratique du texte, viennent nourrir et fertiliser sa prose, dense, chatoyante, somptueuse. Le jeu littéraire – car lire et en parler sont aussi des activités ludiques – fait du je de l’écrivain une chambre d’échos, un espace de résonnances.

Linda Lê donne à lire, au sens premier du terme, elle offre : les dix-sept textes assemblés dans Au fond de l’inconnu croisent, tissent, nouent des liens entre écrivains et photographes (Robert Walser et Saul Leiter par exemple), entre auteurs et créateurs, quel que soit leur mode d’expression. Si, comme l’a dit Godard, il n’y a que la marge qui fait tenir les pages d’un livre, nul doute que celui-ci est bouquet, éventail, florilège.

Au fond de l’inconnu est une bibliothèque, et, en filigrane, une autobi(bli)ographie. Un art poétique de Linda Lê, en un « je est un autre ». Un art de lire, également, comme vacance, flânerie, ouverture. Linda Lê dit le plaisir physique du texte, véritable nourriture, s’entretient avec sa bibliothèque, parcourt le monde des livres, nous ouvre à des auteurs japonais, suédois, roumains, hongrois, tchèques, des plus connus aux plus discrets, « taiseux », en lutte avec le silence.

Au fond de l’inconnu fait du livre un espace, un voyage, entre terra incognita et locus amoenus, s’offre comme une prose des sensations, des corps, des itinéraires. Certains commentaires de Linda Lê vaudraient pour son propre livre. Ainsi lorsqu’elle parle de Felisberto Hernandez comme d’un « mélodiste composant un capricant capriccio », de son œuvre telle un « bouillon de culture ». Ou de Louis-René des Forêts et du Bavard, « réceptacle d’échos livresques et de miettes autobiographiques ». Lorsqu’elle évoque les écrivains du fragment, genre qu’elle définit comme une forme de « dialogue toujours recommencé avec la pluralité latente », de « contrepoints superposés ».

On aurait envie de citer chaque ligne de ce texte somptueux. De dire sa beauté, son incandescence, son bouillonnement. De louer son intelligence infinie de la littérature. De supplier d’autres lecteurs de prendre ses « chemins de traverse ». De montrer combien la lecture, telle que Linda Lê la conçoit est une écriture, une invention, un infini des mots. Un transport.

Terminons sur ces mots de Linda Lê, en ce qu’ils sont ouverture :

« Soulever la dalle des mots, c’est rentrer en soi-même tout en côtoyant un autre (…). Le liseur, déterreur de vestiges, à l’affût d’une stimulation créatrice, est un trompe-la-mort ». « Renaître tel qu’en lui-même l’éternité le change : tel est le rôle du lecteur ».

Linda Lê, Au fond de l’inconnu pour y trouver du nouveau, Christian Bourgois, 139 p. 17 €

Photographies : © Saul Leiter - Olivier Roller (portrait de Linda Lê)

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