Bowie entre poésie et philosophie

L’exposition David Bowie Is à la Philharmonie s’est accompagnée d’une livraison de livres divers et variés. Le petit ouvrage du philosophe anglais Simon Critchley sort du lot en analysant la production du chanteur à partir de ses textes. Réputés peu cohérents, voire sans queue ni tête, l’auteur met au contraire en valeur les aspects poétiques de textes délibérément lacunaires et surréalistes.

L’exposition David Bowie Is à la Philharmonie s’est accompagnée d’une livraison de livres divers et variés. Le petit ouvrage du philosophe anglais Simon Critchley sort du lot en analysant la production du chanteur à partir de ses textes. Réputés peu cohérents, voire sans queue ni tête, l’auteur met au contraire en valeur les aspects poétiques de textes délibérément lacunaires et surréalistes.

Il y a dans les textes de Bowie une profusion de références culturelles qui ne s’explique que par son appétit d’autodidacte à se nourrir de tout ce qui lui passe à portée de main. On connaît l’amateur d’art moderne, le lecteur traînant des valises de livres, un peu moins le métaphysicien s’interrogeant sur le rien – nothing étant le mot le plus récurrent sous sa plume. C’est en partie pour cela qu’il apparut comme inauthentique dans le monde du rock et de la pop, ou, plus trivialement, de la chanson, parce qu’on y cultive la sincérité, le discours au premier degré et la dépense physique outrancière sur scène… Bref, jouer les intellos dans ce milieu peut s’avérer très risqué.

Mais, à l’évidence, Bowie n’aime guère les frontières culturelles et, malin, a revendiqué lui-même très tôt d’être un imposteur : Je me suis retourné sur moi-même/Mais je n’ai même pas réussi à entrevoir/Le visage de l’imposteur tel que le voient les autres/Je vais beaucoup trop vite pour être pris sur le vif (« Changes », 1971) – traduction littérale qui fait disparaître l’efficacité poétique du texte original (I’m much too faste to take that test). Inauthentique revendiqué, il délivre un message de l’absurde, multipliant les formulations paradoxales : And I tell myself/I don’t know who I am/I’m a seer/I’m a liar, « je suis un voyant, je suis un menteur » (« Heat », 2013).

Utilisant la technique du cut-up dans le courant des seventies, les textes ont perdu toute cohérence narrative et se sont révélés encore plus énigmatiques, l’auditeur devant combler les trous, laisser son imagination être stimulée par la force des images : Ligne d’acier sur l’horizon/Ciel de verre/Attendre quelqu’un/Chercher quelque chose/N’y a-t-il aucun sens ?/Suis-je resté trop longtemps ? (« Heathen », 2002). Une chanson de Bowie est donc une suite d’impressions, de flashes surgissant dans la nuit. Et les niveaux de lecture sont multiples, « Station to station », en 1976, évoque sans doute les stations d’un Christ sur son chemin de croix du show-business et de la cocaïne, et « Sunday », en 2002, résonne étrangement après le 11 septembre de l’année précédente : Car en vérité, c’est le début de rien/Et rien n’a changé/Tout a changé/Car en vérité, c’est le début d’une fin.

Simon Critchley livre une interprétation subjective des textes du chanteur mais on le suit volontiers tant il cite des extraits épars, d’époques différentes, qui se font écho, montrant ainsi la grande unité – les obsessions d'un artiste – de thème des chansons. Et pour ceux qui pensent encore qu’il ne s’agirait que de superficialité, qu’ils visionnent cette vidéo détournant Taxi Driver de Martin Scorcese : Are you afraid of Americans ? I’m afraid of Americans…

Im Afraid Of Americans David Bowie Music Video HD 1080p(Best Quality) © wirytangent19

Simon Critchley, Bowie, philosophie intime, Paris, La rue musicale-La Découverte, 2015 (New York, 2014), 113 pages, 10 euros

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