Ward

Ward, moins un titre qu’un mot : «troupeau» en wardwesân, si l’on se réfère au lexique qui clôt le livre de Frédéric Werst. Les Wards, un peuple dont l’auteur présente la civilisation disparue, l’histoire, la langue, la littérature, en une anthologie bilingue (wardwesân/français) des œuvres classiques des Ier et IIème siècles après Zaragabal.

Ward, moins un titre qu’un mot : «troupeau» en wardwesân, si l’on se réfère au lexique qui clôt le livre de Frédéric Werst. Les Wards, un peuple dont l’auteur présente la civilisation disparue, l’histoire, la langue, la littérature, en une anthologie bilingue (wardwesân/français) des œuvres classiques des Ier et IIème siècles après Zaragabal.

Ward, wardwesân, Zaragabal, un peuple, une langue et une littérature dont vous ignoriez l’existence, présentés par un auteur jusqu’ici inconnu : «Frédéric Werst est né en 1970. Il vit à Paris» annonce succinctement la quatrième de couverture. Werst ? On retourne au lexique. Werst, «chose, objet». Un écrivain qui s’efface volontairement derrière d’autres auteurs, ceux que regroupe son livre, se contentant de présenter ce peuple, cette langue, cette civilisation ?

Ward, "troupeau", et Werst, "chose", en écho à un autre mot, warst, «reflet, miroir». «Roman» annonce le sous-titre. Une fiction ?

Une fiction, oui, aux dimensions de la création d’un monde. Soit un peuple imaginaire, les Wards, parlant le wardwesân, qui auraient conquis et habité un territoire du Nord, aurait fondé un royaume, l’Aghâr, sous la conduite de Zaragabal. Auraient magnifié cette origine par des récits oraux d’abord, écrits ensuite : ces textes que Frédéric Werst cite en wardwesân et traduit.

Vers et prose, essais médicaux, géographiques, philosophiques ou historiques, textes religieux, mythologiques, c’est une civilisation qui se construit peu à peu, par fragments, sous les yeux du lecteur. Voyage immobile, dans et entre les pages. Un projet fou. Une œuvre unique, singulière, magistrale, dense, qui peut se lire comme un roman, se parcourir comme une anthologie, se savourer par fragments. Qui permet toutes les lectures, creusant les possibles, les conditionnels, ce drôle de «mode» qui est une temporalité paradoxale pour les grammairiens, un futur dans le passé, comme l’énonce l’une des épigraphes du texte : «le futur est ce qui a toujours existé et existera toujours» (Clarice Lespector). Lorsque le verbe «être» manque, brille comme un creux et une absence, c’est à la fiction de dicter ses lois, de faire du récit un mythe, texte des origines.

Ward est une entreprise prométhéenne, folle, plus de vingt ans de brouillons, biffures, ratures : forger un lexique et une grammaire, une «texture», écrire ces récits, épopées et poèmes fondateurs, les traduire en français, penser, inventer et composer ce Ward. Vingt années pour aboutir, en 2011 à ce livre des livres, ce texte des textes. Un roman sans doute, si l’on se réfère à la couverture, si l’on prend pour cœur de sa définition la fiction, un récit, au sens de fable, un livre qui échappe aux codes et aux définitions, se les approprie pour mieux les modeler.

Ward, titre, en écho à cet autre mot forgé warb, si proche dans ses sonorités : «orgueil». Le terme n’est pas à prendre comme l’étiquette morale d’un péché capital, mais comme le ressort de toutes les entreprises littéraires les plus insensées : quand l’auteur se fait créateur, démoniaque, ironique, génial architecte du monde et du verbe.

Au lecteur, alors, de voyager dans Ward, de reconstruire ce monde dans son propre imaginaire. De comprendre combien tout langage forge un certain rapport au réel. En wardwesân, ni adjectif qualificatif ni verbe être. Pas de catégorie du bien et du mal. Les postulats linguistiques ont des incidences philosophiques, religieuses et métaphysiques.

«Gamâz a dit une fois que le mot "homme " [ken] dérivait de kenân ("se lever"), puisque les hommes, et non les autres animaux, se sont jadis mis debout afin de marcher plus vite.
Mais il a dit une autre fois que les hommes peuplaient la terre à la façon dont les algues [kena] habitaient la mer.
Le maître a noté que les hommes avaient une peau [kenath] pour recouvrir leur corps, et non des poils ou des plumes comme les bêtes. Il m’a confié un jour qu’il croyait cette étymologie plus probable que les autres. (…)
Selon Gamâz, la nudité humaine a pour cause la conscience qu’il a de sa propre mortalité. Les autres animaux sont doublement protégés : contre le monde extérieur, par une couverture, et contre la mort, par leur ignorance.
(…) Les hommes vivent dans le paradoxe, puisqu’ils désirent éviter le malheur tout en sachant que par nature le malheur est certain. Il s’agit donc de donner le nom de coutume à cette vie paradoxale, car elle est par essence notre demeure et notre tombeau, c’est-à-dire, simultanément le lieu où vivre et le lieu où il est impossible de vivre».

 

Les différents extraits de cette anthologie bilingue, cités de manière chronologique, construisent une histoire des Wards comme de leur langue, ils se répondent, soulignent la manière dont un peuple interroge son rapport au monde, à l’histoire, à la médecine, à la religion, au droit, à la science, évolue dans son système politique, linguistique, dont une littérature se construit, au sein même du volume, par références, commentaires, explicitations ou réfutations. En toile de fond, une question, centrale : qu’est-ce qu’une culture ? Sur quoi se fonde-t-elle ?

Ciment de cette fondation, la grammaire et le lexique placés en fin de volume sont un appel à lire voire parler à notre tour cette langue de la fiction, un appel comme l’ensemble de ce livre «ouvert», sans clôture, qui excentre notre regard, nos habitudes, déporte notre vision pour mieux interroger notre «ici» de cet «ailleurs». Le volume est un paradoxe, tel que le définit Khazalōn dans sa réflexion sur les «Propos de Gamâz sur l’humanité», discours comme espace en marge, à côté, «simultanément le lieu où vivre et le lieu où il est impossible de vivre».

Les extraits cités, comme les mots de cette langue inventée, résonnent dans un entre-deux : étranges et pourtant familiers, rappelant notre culture, nos langages, nos mythologies (le Mexique, l’Égypte de pharaons, le Japon, le monde arabe ou la Rome antique), jouant de notre avancée dans le livre, comme si peu à peu le wardwesân devenait notre propre langue. Celle même de la fiction.

Car Ward, cet objet si sérieux en apparence (des introductions, des notes savantes) est un livre ludique, un jeu, comme suffirait à le souligner, en toute fin de volume, la «table raisonnée» de cette anthologie déraisonnable. Un essai (de genres littéraires nouveaux, comme le phazaron), une installation (pour reprendre le vocabulaire de l’art contemporain, et tisser une parenté, oblique, avec le Glooscap d’Alain Bublex). Un leurre. Parti de ce «nulle part» qu’est toute fiction, pour nous mener dans un ailleurs, «à la fois autre et proche du nôtre», dans un paradoxal effet de réel. Fascinant, abyssal. Un (dé)lire. Un projet tout aussi poétique que politique, comme le souligne le texte liminaire :

«Il paraît que tous les quinze jours une langue disparaît de la surface de la planète. Ce seul fait suffirait à justifier que la littérature puisse prendre la peine de penser, sinon de compenser, une telle déperdition.
(…)
Une langue n’est pas seulement un système de signes, c’est un système de valeurs ; et ce n’est pas seulement une vision du monde, c’est une production de monde».


Ward est donc un travail d’anthologie. Dans tous les sens du terme. Un objet littéraire non identifiable, une œuvre de littérature potentielle (du Borges, pour la Fiction bibliothèque, mâtiné d’OuLiPo), de la science fiction (non) fiction (Tolkien, pour Un Vice secret, croisé avec le Foucault des Mots et les Choses ou le Barthes du Bruissement de la langue comme du Plaisir du texte), un Codex Seraphinianus dont la langue demeurerait lisible, déchiffrable, croisant les disciplines, les mythes et les genres. Chaque lecteur trouvera ses référents, savants ou non, directs ou obliques, au besoin les inventera («chacun verra les réminiscences qu’il voudra»). Car là n’est pas le moindre des miracles de ce texte exceptionnel : non content de créer de toutes pièces, littéralement de A à Z, un peuple, une langue et une littérature, de supposer un auteur (Frédéric Werst, «objet» en wardwesân, est un pseudonyme), Ward crée son lecteur.


CM


Frédéric Werst, Ward (Ier et IIème siècles), roman, Seuil, « Fiction & Cie », 412 p., 22 €


Prolonger : dans le Bookclub, un entretien avec l’auteur.

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