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Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain : drôle de titre qui installe d’emblée dans une voix particulière, intime et urgente, aussi douce qu’elle peut être cinglante, aussi personnelle que sociale, voire politique.

Drôle de récit que l’histoire de cette enfant que le lecteur voit naître et grandir — mais grandir c’est se heurter au monde et devoir accepter les normes : « si on veut respirer auprès d’eux, il va falloir s’estropier ». Puis ado, adulte et toujours décalée, dans une marge qui est celle de la sensibilité et de la colère. On lit cette fille qui rassemble « les moments que je collectionne », des fragments d’elle-même comme des éclats du monde, note tout ce qui dépasse ou cloche : en elle, en couple, au travail — « tout le monde est une femme ici, sauf les chefs » — dans la famille quand on voit sa mère « triste d’un truc qui ne se console pas », que l’on tente de dire qu’on l’aime au père taiseux, que l’on est dans « cette envie d’être entendue », en un « mélange de timidité et d’impertinence » matière bouleversante de la prose.

« Je me termite du dedans — doucement. Et avec moi ces règles et ses frontières qui ne servent pas à être heureuse ».

Amandine Dhée collecte, assemble tout en laissant les bords coupants, aigus, elle donne à entendre entre les mots, les phrases, dans les blancs ou ces textes venus du dehors, encadrés, parole sociale ou normée à laquelle sans cesse nous nous heurtons ou dans laquelle nous espérons trouver des réponses. Sa prose est celle du désaccord parfait, jouant de légères déroutes syntaxiques pour dire l’écart : « on chuchote de moi » — « ça me fulgure » — « chez nous, on aime les livres et on se méfie des institutions. C’est elle qui m’a appris. Ça me boussole pas si mal » — « c’est cette douleur qui m’acide le cœur ».

Dans les béances, la sensibilité, la pudeur, une colère qui soudain explose. Un léger pas de côté face à ce monde que l’on voudrait nous faire admettre. Pour survivre : plonger sous les apparences ou les étiquettes et regarder ce qui différencie. Le texte affirme vouloir dire des « points d’interrogation » mais les dissimule : ils trouent la page, la nourrissent, sans bêtement s’afficher. Lorsqu’Amandine Dhée écrit, elle a toujours ce « rire un peu douloureux, mais un rire quand même », celui de son personnage  qui découvre « ce plaisir de se sentir une histoire sous la peau. Sourire à ses monstres ». Le sourire de celle qui rompt avec le silence de sa famille et refuse d’être, à son tour, « une femme qui tombe ».

 

Amandine DHEE Et puis ça fait bête d'être triste en maillot de bain © Mediapart


Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain est un recueil de fulgurances intimes et politiques, son titre acidulé et biscornu, poétiquement instable, en porte l’écho. La phrase est extraite du récit, la petite fille perdue sur la plage quand « personne n’aperçoit le drame sous ma peau ». Une phrase qui devient titre, à la manière des recueils de nouvelles, soulignant combien ce texte est inclassable : roman en ce qu’il suit un personnage dans sa découverte et son apprentissage du monde comme de l’écriture, « presque des haïkus » selon son éditeur Benoît Verhille, collection d'« éléments minéraux », nous dit son auteure (qui tient au e final).

Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain est un bijou ciselé à la recherche d’un lieu où être soi dans un monde qui refuse le hors-marge. L’évidence d’une voix singulière, affirmée. Elle aussi inclassable.

Amandine Dhée, Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain, éditions La Contre-Allée, 89 p., 10 €

Amandine Dhée est aussi l’auteur, toujours aux éditions La Contre-Allée, de Du Bulgom et des hommes (2010) et Ça nous apprendra à naître dans le Nord (avec Carole Fives, 2011).

Mon entretien avec Amandine Dhée a été filmé par Lucie Eple à Paris le 23 mars 2013. L’auteure lilloise venait y rencontrer ses lecteurs pour une séance de dédicaces. La lecture des premières pages du livre — en toute fin de vidéo — a donc eu lieu dans des conditions extrêmes (bruit, passage, annonces au micro). Merci encore à Lucie Eple qui nous offre quatre extraits du livre :

I - « Elle est laide » (pages 7-8)

Et puis ça fait bête d'être triste en maillot de bain - Lecture d'Amandine Dhée 1/4 © Libfly1

II - « Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain » (pages 10-13)

2/4 Et puis ça fait bête d'être triste en maillot de bain - Lecture d'Amandine Dhée © Libfly1

III – « La plante verte » (pages 40-43)

3/4 Et puis ça fait bête d'être triste en maillot de bain - Lecture d'Amandine Dhée © Libfly1

IV – « Quelqu’un a publié mes textes » (pages 51-52)

4/4 Et puis ça fait bête d'être triste en maillot de bain - Lecture d'Amandine Dhée © Libfly1

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Totalement d'accord avec vous, "frais" est hors de propos. Acidulé, à la limite, pour certaines pages, en soulignant acide dans le mot. (Et merci pour ce très beau retour de lecture ;)