Ce qui m’émeut

Exemple, extrait, citation, commentaire, plaidoierie, plaidoyer, mea culpa. Et timologie. Quant au titre, c’est une holorime contrepétant léger sur les voyelles, avec un accent de Marseille. Qu’est-ce que le sujet ? Qu’est-ce que la beauté ? Qu'est-ce que l'intelligence ? Qu'est-ce qu'un musicien ?

temps-des-noyaux
Je suis pas un gâcheur. D’accord, je suis un peu soupe au lait, et j’aime bien provoquer. C’est pas si grave. J’comprends pas qu’on m’comprenne pas. J’ai pas l’impression d’être abscons. Con, oui. Brave, hein ! Pas sale, pas grave. J’ai juste l’impression que les mots, ça dit tout. Et que tous sont dits. Même s’ils sont tus, ils sont dits en pensée. J’avais juste l’impression qu’holorimer un peu, un peu rimer, un peu jouer et double-senser, ça suffisait pour avoir droit de cité sur le boulevard des mots-dits. M’enfin, mot-dit, je le suis, alors pourquoi pas ?

Gâcher, ce n'est que le commencement, ensuite on projette, on étale, on lisse. (BALEZ)

Émouvoir, c'est mouvoir. Mettre en mouvement. Avant  de signifier la larmichette consécutive à une page forte, une émotion, c'est une émeute. La première émotion, ce serait alors la colère. Les jacqueries sont des émotions.  La photo d'un visage tuméfié, mutilé, est une émotion. La peur, la haine, mais depuis, l'amour, la pitié, la sympathie (signifie empathie au départ), l'humour, émeuvent.

 

Forte page

 

Clément s'affolait. C'est maintenant qu'il aurait eu besoin d'être intelligent, mais Clément était un imbécile, cela faisait plus de vingt ans que tout le monde le lui répétait. « Clément, tu es un imbécile, efforce-toi. »
Ce vieux prof, au collège de redressement, s'était donné beaucoup de mal. « Clément, efforce-toi de penser à plus d'une chose à la fois, par exemple à deux choses à la fois, comprends-tu ? Par exemple l'oiseau et la branche. Pense à cet oiseau qui se pose sur la branche. Petit a, l'oiseau, petit b, le ver de terre, petit c, le nid, petit d, l'arbre, petit e, tu classes tes idées, tu fais les liens, tu imagines. Saisis-tu la combine, Clément? »
Clément soupira. Ça lui avait pris des jours pour comprendre ce que le ver de terre était venu trafiquer dans cette histoire.
Ne pense plus à l'oiseau, pense à aujourd'hui. Petit a, Paris, petit b, la femme assassinée. Clément s'essuya le nez avec le dos de sa main. Son bras tremblait. Petit c, trouver Marthe dans Paris. Cela faisait des heures qu'il la cherchait, qu'il la demandait partout, à toutes les prostituées qu'il avait croisées. Au moins vingt, ou quarante, enfin beaucoup. C'était impossible que personne ne se souvienne de Marthe Gardel. Petit c, trouver Marthe. Clément reprit sa marche, suant dans la chaleur de ce début juillet, serrant son accordéon bleu sous son bras. Elle avait peut-être quitté Paris, sa Marthe, depuis quinze ans qu'il était parti. Ou peut-être, elle était morte.
Il pila au milieu du boulevard du Montparnasse. Si elle était partie, si elle était morte, alors lui, c'était foutu. Foutu, c'était foutu. Il n'y avait que Marthe qui l'aiderait, il n'y aurait que Marthe qui le cacherait. La seule femme qui ne l'ait jamais traité de crétin, la seule qui lui passait la main dans les cheveux. Mais à quoi ça sert, Paris, si on ne peut y retrouver personne?
Clément chargea son accordéon sur son épaule, il avait les mains trop moites pour le retenir sous son bras, il avait peur qu'il ne glisse. Sans son accordéon et sans Marthe, et avec la femme assassinée, c'était foutu. Il promena les yeux sur le carrefour. Dans la petite rue en biais, il repéra deux prostituées et ça lui redonna courage.
Postée rue Delambre, la jeune femme vit arriver vers elle un type moche et mal fringué, les poignets dépassant d'une chemise trop courte, un petit sac sur le dos, la trentaine, l'air d'un abruti. Elle se crispa, il y avait des types à éviter.
— Pas moi, dit-elle en secouant la tête quand Clément s'arrêta devant elle. Va voir Gisèle.
La jeune femme lui désigna du pouce une collègue campée trois immeubles plus loin. Gisèle avait trente ans de métier, elle n'avait jamais peur de rien.
Clément ouvrit grands les yeux. Ça ne lui faisait pas de peine d'être repoussé avant d'avoir demandé. Il avait l'habitude.
— Je cherche une amie, dit-il péniblement, qui s'appelle Marthe, Marthe Gardel. Elle n'est pas dans l'annuaire.
- Une amie ? demanda la jeune femme avec méfiance. Tu sais plus où elle travaille ?
- Elle travaille plus. Mais avant, c'était la plus belle, à la Mutualité. Marthe Gardel, tout le monde la connaissait.
- Je suis pas tout le monde et je suis pas le Bottin. Qu'est-ce que tu lui veux ?
Clément recula. Il n'aimait pas qu'on lui parle trop fort.
- Qu'est-ce que je lui veux ? répéta-t-il.
Il ne fallait pas trop en dire, pas se faire repérer. Il n'y avait que Marthe qui pourrait comprendre.
La jeune femme secoua la tête. Ce type était vraiment un abruti, et il parlait comme un abruti. Fallait se tenir au large. En même temps, il faisait un peu peine. Elle le regarda déposer son accordéon au sol, tout doucement.
- Cette Marthe, si je comprends, elle était du métier?
Clément hocha la tête.
— Bon. Bouge pas.
La jeune femme se dirigea vers Gisèle en traînant les pieds.
- Il y a un type là-bas qui cherche une copine, une retraitée de Maubert-Mutualité. Marthe Gardel, t'aurais ça dans tes casiers ? En tout cas, à la Poste, ils l'ont plus.
Gisèle releva le menton. Elle savait beaucoup de choses, des choses que la Poste elle-même ignorait, et elle en tirait de l'importance.
- Ma petite Line, dit Gisèle, celle qu'a pas connu Marthe, autant dire qu'elle a rien connu. C'est l'artiste, là-bas ? Dis-lui de venir, j'aime pas bouger de ma porte, tu le sais.
De loin, la jeune Line fit un signe. Clément sentit son cœur battre. Il souleva son instrument et courut vers la grosse Gisèle. Il courait mal.
- L'air d'un manche, diagnostiqua Gisèle à voix basse en tirant sur sa cigarette. A l'air en bout de rouleau.
Clément renouvela la manœuvre de l'accordéon aux pieds de Gisèle et leva les yeux.
- Tu demandes après la vieille Marthe ? Tu lui veux quoi ? Parce que la vieille Marthe, on n'approche pas comme ça, vaut mieux que tu le saches. Classée monument historique, faut des autorisations. Et toi, t'as l'air un peu spécial, je m'excuse. Je voudrais pas qu'elle ait des malheurs. Tu lui veux quoi ?
- La vieille Marthe ? répéta Clément.
- Et alors? Elle a passé les soixante-dix ans, t'es pas au courant ? Tu la connais, oui ou quoi ?
- Oui, dit Clément en reculant d'un demi-pas.
- Qu'est-ce qui me prouve ?
- Je la connais, elle m'a appris tout.
- C'est son boulot.
- Non, elle m'a appris à lire.
Line éclata de rire. Gisèle se retourna vers elle d'un air sévère.
- Ris pas, idiote. Tu connais rien à la vie.
- Elle t'a appris à lire ? demanda-t-elle plus doucement à Clément.
- Quand j'étais petit.
- Remarque, c'était son genre. Tu lui veux quoi ? C'est quoi ton nom ?
Clément fit un effort. Il y avait le meurtre, la femme assassinée. Il fallait mentir, inventer. « Petit e, tu imagines. » C’était ce qu'il y avait de plus difficile.
- Je veux lui rendre des sous.
- Ça, dit Gisèle, ça peut se faire. Elle est toujours à court, la vieille Marthe. Combien ?
- Quatre mille, dit Clément au hasard.
Cette conversation le fatiguait. C'était un peu rapide pour lui, il avait une peur terrible de dire ce qu'il ne fallait pas.
Gisèle réfléchit. Le type était sans doute étrange mais Marthe savait se défendre. Et quatre mille, c'est quatre mille.
- Bon, je te crois, dit-elle. Les bouquinistes, sur les quais, tu vois ça ?
- Les quais ? Les quais de la Seine ?
- Ben oui, la Seine, andouille. Les quais, il n'y en a pas trente-six sur la terre. Alors, les quais, rive gauche, à la hauteur de la rue de Nevers, tu peux pas la rater. Elle a un petit éventaire de bouquiniste, un de ses amis qui lui a trouvé ça. C'est que la vieille Marthe n'aime pas tourner en rond. Tu te souviendras ? Sûr ? Parce que t'as pas l'air d'un fortiche, je m’excuse.
Clément la regarda fixement sans répondre. Il n'osait pas redemander. Et pourtant, le cœur lui cognait, il fallait retrouver Marthe, tout en dépendait.
- Je vois ce que c'est, soupira Gisèle. Je vais te l'écrire.
- Tu te donnes trop de mal, dit Line en haussant les épaules.
- Tais-toi, répéta Gisèle. Tu connais rien.
Elle fouilla dans son sac, sortit une enveloppe vide et un bout de crayon. Elle écrivit clairement en grandes lettres, elle avait l'impression que le gars n'était pas bien doué.
- Avec ça, tu la retrouveras. Passe-lui le bonjour de Gisèle de la rue Delambre. Et pas de bêtises. Je te fais confiance, hein ?
Clément fit oui. Il empocha rapidement l'enveloppe et souleva son accordéon.
- Tiens, dit Gisèle, joue-moi un air, que je voie si c'est pas du flan. Je serai plus rassurée, je m'excuse.
Clément accrocha son instrument et déplia consciencieusement le soufflet, en tirant un peu la langue. Et puis il joua, le visage penché vers le sol.
Comme quoi, se dit Gisèle en l'écoutant, faut pas se fier aux abrutis. Celui-ci était un vrai musicien. Un vrai abruti musicien.

 

Devinez qui c’est et où c’est ?

Un poème offert à toute personne indiquant auteur et titre.

 

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