Migration proche

Hier mardi, 19 h 30. Je sors de la piscine de Cergy Préfecture, décroche mon vélo, et me dirige vers Osny. Dans le ciel de Cergy, les passereaux s'entraînent. Chanson des Gueux.

Hier mardi, 19 h 30. Je sors de la piscine de Cergy Préfecture, décroche mon vélo, et me dirige vers Osny. Allée des Arcades, chemin Dupuis brun. Une dame (en foulard) avec une poussette et deux enfants près d’elle. Je les dépasse, en remarquant qu’ils regardent tous en l’air, vers la gauche. J’entends même un « holala… » ; toujours pédalant, je regarde à mon tour dans la même direction, et je m’arrête, quelque mètres au devant de la petite famille. Des nuées d’oiseaux ! C’est l’entraînement des passereaux. Surtout deux groupes, un peut-être trois fois plus important que l’autre. Plus un troisième, très réduit, qui met son grain de sel. Un ballet ! Aérien. Féerique. Impressionnant (ça obscurcit presque). C’est la formation « en triangle » : il y a un oiseau pilote, à la pointe, et le nuage se développe à partir de ce point. Et c’est une suite d’arabesques, de virages, virevoltes, volutes volatiles. Parfois, tous ces points (ce sont de petits oiseaux, non pas des oies) grossissent à la suite d’un virage, car on les voit alors dans toute leur envergure, plutôt que de profil. Les deux groupes dansent ensemble, s’approchant ou s’éloignant l’un de l’autre, faisant croire qu’ils vont se télescoper, puis s’esquivant au dernier moment.Tout cela dans un ciel magnifique, bleu d’automne, tamisé par un peu d’eau, rosé par le couchant (j’apprendrais quelque minutes plus tard sur la radio, qui attend le remaniement, qu’à Paris, c’était le même ciel).Tout cela au-dessus d’un horizon urbain tristounet.
Des passants passent, enfouis dans leur smartphone ou leurs oreillettes. Aucun ne lève le nez, ne tourne la tête. La magie va durer… je ne sais pas, quelques minutes, une ou deux ou trois ou quatre ? Les nuées plongent et disparaissent derrière les immeubles, puis réapparaissent, et la fête reprend. De temps en temps, des « holala… » admiratifs, presqu’apeurés, c’est un des deux enfants. Nous sommes tous les cinq immobilisés sur une passerelle au dessus de l’avenue des Trois Fontaines. Captivés. D’autres autistes passent. Le pointillisme continue, avec son grain variable, ses pertes d’altitude et ses résurgences. Puis toute la compagnie s’abat, je crois, dans le bois de Cergy.


Je regarde à gauche, la petite famille arrive à ma hauteur. Maman et moi, on se regarde.

« Merci, je dis, sans vous, j’aurais même pas vu ! »
— C’était un beau spectacle.
— C’est bien vrai.
Et chaque sourire repart vers son existence.

Merci aussi à Richepin qui le premier a comparé les gueux nomades aux bourgeois, la poésie et le prosaïsme, et à Brassens qui nous l'a fait connaître.

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