Les girafes et le lampadaire

C'est la fin des Contes de la bécane, nouvelles structurréalistes, par guide Malpassant

 

Les girafes et le lampadaire

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Rue Minant, l’arrivée des girafes fit un effet boeuf. Les neuf ongulés étaient raides comme des tringles. Éthylisme ou mimétisme ? Un peu des deux. Girafe avait chapitré ses nouveaux amis : Lampadaire était très vieille-France, guindé, hautain,  rigide, altier comme le Duc de Guise. Il fallait donc se tenir sur son quant-à-soi. Mais par dessus le marché, les girafes s’étaient démesurément imbibées de ce vin africain, durant le voyage. Leur allure était amblement hésitante et trébuchante et oscillante et cahotante.

Cependant, Lampadaire, qui guettait depuis le matin l’horizon brumeux de la rue Minant, reconnut sa cousine de loin. 

— Elle a encore bu ! tellement picolé que je vois décuple ! Elle est tellement blindée que c’est moi qui suis raide comme un poteau, et que je vois décuple !

Le platane qui se trouvait à sa droite, et qui avait un défaut d’audition, lui fit répéter :

— Tu vois des quoi ?!

— Je vois décuple.

— Tu vois des culs !?

— Ple !

— Pleut ?

Plus loin à gauche de Lampadaire, après le trou béant laissé par le jeune platane cyclopédiste, se tenait un vieil érable ridé. Ayant compris la nature du quiproquo, il rétablit la cohérence :

— Il en voit dix. Décuple. Fois dix. En quoi il voit mal, car il n’y en a que neuf. Il devrait dire nonuple. Mais ce n’est pas parce qu’il est raide. Les girafes sont vraiment neuf.

Entre temps, les girafes étaient parvenues jusqu’au statique trio. Les plus hardies grignotaient déjà les hautes feuilles du platane. Éberlué, celui-ci ne disait rien, car il aimait bien ça.

Quant à notre girafe, elle avait étreint le lampadaire lambadaphile, et lui faisait des mimis mouillés.

— Salut Cousin ! Tu vois, j’ai fait fissa. 

— Salut Cousine. Je suis bien content que tu sois là, mais arrête un peu tes papouilles, ça va m’oxyder.

— C’que t’es Régence ! On va avoir du mal à te dépoter. 

Girafe le regardait à la fois avec tendresse et perplexité, et de longs regards de haut en bas et de bas en haut. Elle se tourna ensuite vers ses congénères :

— Alors ? Qu’est-ce que je vous disais ?

Une vieille girafe qui s’était copieusement gavée de feuilles s’exclama : 

— Ben c’est vrai : il ne mange pas les feuilles des arbres.

Sans savoir si la remarque était pour lui flatteuse ou moqueuse, Lampadaire affrontait les regards curieux des girafes.

— Cousin, je te présente des amis que j’ai rencontrés là-bas. Ils ne croyaient pas en ton existence. Et ils ne croyaient pas que tu puisses rester toute la journée à côté d’arbres sans leur grignoter les feuilles !

Mais déjà une girafe avisait le trou laissé par le jeune platane :

— Ah, mais là il y en avait un autre ! Pourquoi est-il parti ?

Cette girafe, vous l’avez deviné, soupçonnait que Lampadaire avait tellement boulotté de feuilles à son voisin que celui-ci avait choisi l’exil. Elle voyait là l’occasion de redonner du poil de la bête à sa théorie. 

Alors l’érable raconta toute l’histoire. Les girafes s’étaient assises en rond autour de Lampadaire et de son voisin. Les autres arbres tendaient la feuilles et se remémoraient avec émotion cet épisode dingue. Tous les chuchotements s’étaient tus, on n’entendait que la voix rauque et sourde de l’érable que les girafes faisaient narrer :

 

« Un renard, poursuivi par les gendarmes, a déboulé dans la rue Minant. Il courait depuis une heure, à fond, et il était très, très, très fatigué. »

Fin

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