Interview d'Amal Kateb réalisatrice de "On ne mourra pas"

Bonjour Amal Kateb, vous avez réalisé le film "On ne mourra pas", nous l'avons programmé dans le cadre de nos deuxièmes Rencontres les 27 et 28 aout à Buoux (84). Il a obtenu de nombreux prix en 2011 et 2010 notamment en PACA et Corse

Bonjour Amal Kateb, vous avez réalisé le film "On ne mourra pas", nous l'avons programmé dans le cadre de nos deuxièmes Rencontres les 27 et 28 aout à Buoux (84). Il a obtenu de nombreux prix en 2011 et 2010 notamment en PACA et Corse, il est passé en ouverture du festival des films arabes de Marseille en mai 2011, vous en êtes l'actrice principale et la réalisatrice pourriez-vous nous en parler?

1 . Pourquoi ce sujet ? Était-ce en référence à une histoire vraie?

Tout d'abord je vous remercie d'avoir programmé mon court métrage « On ne mourra pas » pour ces 2èmes Rencontres de Buoux et de m'accorder cet espace de parole. Malheureusement dans mon pays le temps est encore aux mots muselées et ceux qui parlent sont peut être déjà condamnés.

Cette histoire s'est imposée à moi. Une nécessité de l'écrire et de la réaliser. Cela m'a pris plus de 10 ans.

Un jour à un dîner de famille, ma tante Malika raconte une anecdote : Dans une ville d'Algérie, un homme vient rendre visite à une amie qu'il n'avait pas vue depuis longtemps. Pour fêter leurs retrouvailles, il ramène une bouteille de vin mais celle ci n'a pas de tire-bouchon. Aucun des deux, n'a osé aller chercher un tire-bouchon. Ils n'ont pas ouvert la bouteille et n'ont pas bu le vin.

Nous avons beaucoup ri. Pourquoi un tire-bouchon, cet objet si banal, était devenu source de tant d'angoisses ?

Nous le savions. Derrière nos rires se cachaient une blessure béante. Des algériens tuaient d'autres algériens au nom de la religion.

Des proches assassinés, des amis menacés, des corps déchiquetés, des enfants égorgés et le sang encore chaud qui souillait notre terre.

Et la peur. Cette peur en moi ou que je sois. Pour ma famille et pour ceux que j'aime.

Cette crainte qui m'habitait, agissait sur ma façon d'être au monde, de marcher, rêver, regarder, respirer, écouter, aimer.

L'idée du film faisait son chemin en silence. La trame, les images, les personnages, arrivaient à mon esprit comme une évidence. Je m'inspirais de personnes que je connaissais, de choses que j'avais vues, de sensations que j'avais éprouvées et j'inventais aussi.

Dans le film je tenais à ce qu'on ressente cet impalpable qui faisait partie de nous et de moi. Comme ruser avec la mort, transgresser, rire pour rester vivant, paradoxes, la rage, violence, continuer à s'émerveiller, résister, sur un fil, défier l'effroi, espoir, à fleur de peau ...

J'ai essayé de traduire cela en images, couleurs, sons, silences, rythmes et temps.

Partir de cette « banale » recherche de tire-bouchon, toucher à l'intimité complexe des êtres et raconter mon pays.

2. Le film est situé en 1994 en Algérie. Une fiction dans le contexte de l'Algérie d'aujourd'hui serait elle crédible et qu'est ce qui a changé par rapport a ce qui est exposé dans le film ?

1994 était une année de terreur. Une année parmi d'autres. Massacres, bombes et sabres tranchants. J'ai choisi cette date pour des raisons personnelles. « On ne mourra pas » n'est pas seulement un court métrage mémoriel.

La violence est toujours présente en Algérie. Particulièrement aujourd'hui.

Après la révolution tunisienne un espoir fou est né. C'était donc possible.

De nouveaux collectifs commençaient à voir le jour. Des débats, des actions et des manifestations s'organisaient.

Malheureusement aucune longue et grande marche n'a pu avoir lieu. Nous n'avons fais que quelques pas. Il y a eu des rassemblements dans la rue qui ont été facilement dispersés. Seuls étaient tolérés des rassemblements en lieu fermé. Et encore.

Le dispositif sécuritaire était impressionnant. Des milliers de policiers quadrillaient les villes « menacées par la révolte ». Les arrestations durant les manifestations se multipliaient.Des partis et personnalités politiques ayant perdu toute crédibilité aux yeux des algériens ont voulu s'approprier le mouvement. Ils ont créé la division et la méfiance. Encore une fois.

La télévision algérienne à la solde de l'état continuait sa propagande. Elle insistait sur le fait que ces mouvements étaient menés par des bandes de jeunes et dangereux voyous. Les collectifs ont été infiltrés et déstabilisés. Les intimidations aussi continuaient. Pour l'émission « Histoires Courtes » de France 2, j'ai réalisé un court documentaire, avec 2 amies qui ont participé à ces tentatives de manifestations à Oran. Elles racontent leur arrestation par les forces de l'ordre et l'embarquement au commissariat. Le lendemain de la diffusion du film, l'une d'entre elles a reçu ce sms : « Vous êtes dans le collimateur de la Sécurité Militaire ».

De plus les tueurs se sont réveillés. Le 23 Avril 2011, Ahmed Kerroumi, chercheur, militant et père de famille à été retrouvé assassiné à Oran dans le local de son parti le MDS (Mouvement Démocratique et Social).

C'en était trop. Les énergies collectives se sont paralysées et le mouvement collectif s'est essoufflé.

Mais la colère continue de gronder. En Algérie, il y a des « émeutes » presque tous les jours. Des jeunes sortent et vont à l'affrontement à mains nues. Des étudiants, des chômeurs, des salariés, sortent dans la rue, crient leur ras le bol et réclament leurs droits. Il y a aussi des mouvements de grèves permanents dans de nombreux secteurs.

En réponse à cela, le pouvoir s'affole et méprise. Il réprime dans la violence, augmente les salaires de quelques professions pour acheter la paix et propose des pseudo-réformes.

Parmi les réformes, une révision de la loi sur les partis politiques pourrait aboutir à la réhabilitation du FIS (Front Islamique du Salut ). Une insulte envers tous ceux qui ont été meurtris dans leur chaire. Parmi les propositions une loi qui menace encore plus la liberté de la presse. Pour leurs écrits, des journalistes pourraient être poursuivis et emprisonnés pour « crimes et délits contre la sûreté de l'état ». En somme une loi qui légiférerait l'abus de pouvoir au nom de l' « Unité Nationale »

Dans le cadre de la « Réconciliation Nationale », que les victimes et leurs familles n'ont pas choisis, des centaines de terroristes ont été libérés le 5 juillet, jour de la fête d'indépendance. Une honte.

Pour peser dans ces nouvelles expérimentations, les terroristes comptent bien obtenir une plus grosse part de ce bon « Gâteau-Algérie ». Ils continuent leur marchandage et intensifient leurs frappes : dernièrement il y a eu 4 attentats une semaine. ??

Nous, autres algériens, sommes pris dans un étau. Les perspectives disparaissent, les espaces de liberté sont détruits et la folie continue. Mais nous n'avons pas le choix. On garde le rire et la rage.

Je dis cela tout en ayant conscience d'être privilégiée. Pour le moment je peux me déplacer et aller respirer ailleurs quand la violence m'asphyxie. Ce qui n'est pas le cas de la majorité des algériens.

J'ai du mal à comprendre que ces informations ne circulent pas. En dehors de la presse algérienne et internet rien ne filtre. Pourquoi ? Ce n'est pas assez sensationnel ? Y aurait t il trop d'intérêts en Algérie ? Trop de pétrole ? Le sang ne gicle pas assez fort ? Je ne comprends pas.

Voilà ce qui a changé. Tout et rien. Une impasse.

Malheureusement « On ne mourra pas » pourrait être crédible aujourd'hui. La réalité dépasse l'entendement.

Bien sur, tout cela n'est que mon avis.

3. Comment avez vous fait le choix de l'acteur masculin Kader Fares AFFAK et de jouer l'actrice principale du film?

J'ai découvert Kader Fares Affak dans « Inland » un long métrage de Tariq Téguia. Il avait cette nonchalance et cette mélancolie que je désirais pour Salim, le personnage principal du film. Je voulais aussi emmener Salim vers une certaine légèreté. Qu'il nous ressemble.

En plus d'être un bon comédien, Kader m'a été d'un grand soutien durant le tournage. C'est aussi un militant infatigable. Il se bat corps et âme pour une Algérie Juste et Libre. Je suis heureuse d'avoir travaillé avec lui.

Depuis le début de l'écriture, je tenais à jouer le rôle de Houria. Je savais ce qu'elle ressentait et je la comprenais.

Le passage d'un côté et de l'autre de la caméra m'a passionné. Ce mouvement me propulsaitdans autre énergie, une autre écoute du plateau. Cela me ressourçait et me faisait travailler dans la souplesse et la confiance.

Quand je jouais, je devais lâcher prise sur tout le reste. Pour ma part cela a créé une complicité supplémentaire avec l'équipe.

 

 

4. Les conditions de tournage, de sa production ?

10 ans pour que « On ne mourra pas » prenne vie. 10 ans pour écrire, trouver une production, des financements et mettre en place le tournage. Le plus long a été de trouver une production exécutive en Algérie.

Le film a obtenu uniquement des financements français. Il a été financé par France 2 et le CNC (Aide au programme ).

Nous avons obtenu du ministère de la culture algérien l'autorisation générale de tournage. Quelques mois avant de tourner nous avons commencé à travailler un producteur exécutif algérien. La première chose qu'il est faite a été d'envoyer mon scénario à la sécurité militaire « Juste pour voir si on obtiendrait les autorisations à Oran » a t il dit.

Je ne voulais plus travailler avec lui. On m'a conseillé un autre producteur a Oran « lui au moins il n'enverra pas ton scénario à la sécurité militaire » m'a t on dit.

Encore une fois ce n'était pas la bonne personne. Ce producteur a utilisé tous les moyens de pression imaginables pour me faire taire et que je ne fasse pas le film que je voulais faire. Par exemple il n'a pas demandé la totalité des autorisations locales, n'a pas fait de contrat de travail à l'ensemble de l'équipe, a tenté de nous confisquer du matériel de tournage et bien d'autres choses ...

Voyant que je ne cédai pas et que l'équipe me soutenait, ce producteur a fini par quitter le tournage et a refusé de figurer au générique en tant que producteur exécutif. Il a aussi entraîné avec lui l'assistant réalisateur. La coproduction française qui était sur place a été totalement dépassée. Néanmoins, à mes yeux, elle reste responsable.

On s'est donc retrouvé livrés à nous même mais soulagés et totalement déterminés. Faire ce film était devenu notre combat à tous.

On s'est réorganisé. Mon ami Karim Bensalah a remplacé l'assistant réalisateur au pied levé. Nabila Guermesli qui s'occupait des costumes et du maquillage a assisté Karim et Nabil Temghari qui était accessoiriste est devenu régisseur général.

Les habitants de l'immeuble ont été d'une aide précieuse et les personnes chez qui on tournait d'une gentillesse exceptionnelle.

Ce tournage a donc été cauchemardesque mais avec des moments de grâce.

Sans le soutien de l'équipe de tournage, « On ne mourra pas » n'existerait pas. Il n'existerait pas non plus sans l'équipe de post production, en particulier Anita Perez, Matthieu Perrot et les musiciens. Cela n'aurait pas été possible non plus sans les Films au Long Cours. Ils le savent mais je tiens à les remercier encore une fois.

Mon court métrage a été programmé dans de nombreux festivals en France et à l'étranger. Une des raisons pour lesquelles je l'ai fais était qu'il soit vu en Algérie, qu'il rencontre le public, qu'on débatte, d'accord ou pas d'accord. Seules les Rencontres Cinématographiques de Béjaïa l'ont programmé. Grâce à eux, le film a été vu cet été. Aucun autre festival algérien ne l'a fait. Ce film dérange ? Pourquoi ?

Il y en a qui diront « Le public algérien n'est pas prêt à voir ce genre de films » comme si le public algérien était une masse unique, informe, infantile et non pas des individualités complexes, riches et différentes.

Les algériens ont soif de voir des films, à en parler, à les aimer, à les détester et à quitter la salle s'ils le souhaitent.

Ou bien le film évoque t il un sujet qu'il vaut mieux éviter ? Faire comme si tout cela n'avait jamais existé ? Oublier ?

Mais comment effacerez-vous tout ce sang ?

5. Pouvez nous nous parler de votre parcours. Votre itinéraire de cinéaste, d'actrice au Maghreb, en France.

J'ai grandit en Algérie et suis venue en France pour faire des études universitaires de psychologie. Depuis je n'ai cessé de vivre ici, là bas ou ailleurs. Ce mouvement me tient éveillée et en alerte.

Je suis arrivée au cinéma assez tard. J'avais vu très peu de films et je n'en ressentais pas le besoin.

J'étais sensible aux mots, aux livres et j'écrivais. J'aimais transformer ce que je voyais ou ressentais en mots.

Et puis un jour j'ai vu. Une image m'a bouleversée. Je ne trouvais pas de mot assez juste pour décrire ce que je ressentais. Cet assemblage de lettres me semblait déplacé par rapport à la force de ce que mes yeux avaient vu. Je crois que c'est à ce moment là que j'ai pris conscience de ce qu'était une image.

 

Ensuite l'idée de « On ne mourra pas » et mon besoin vital de lui donner vie m'a conduit sur le chemin du cinéma.

 

Je voulais écrire cette histoire mais ne savais pas écrire de scénario. Une rencontre m'a décidé à assumer mon idée et à ne compter que sur moi même.

Je suis donc allée à la Maison du Film Court à Paris et suivi mon premier stage d'écriture scénaristique avec Richard Sidi.

Il a cru en moi et m'a encouragé à voir des films. C'est là qu'a commencé ma plongée dans le cinéma. J'ai fais de mes manques une force et j'ai appris. J'ai vu des films dans tous les endroits ou c'était possible, les bibliothèques municipales, la Bifi, la Cinémathèque etc ...

Mon regard s'aiguisait, le réel me passionnait et mon univers se confirmait. Je voulais un cinéma organique, simple, engagé et poétique. C'est ce que je tente de faire. Je continue à affiner et à apprendre ...

A un moment j'ai eu besoin d'acter, de filmer. Les Ateliers Varan correspondaient à ce que je cherchais. J'y ai fais un stage de réalisation ainsi que mon premier film documentaire « Ghorba-Légende ».

Ensuite j'ai réalisé « On ne mourra pas » un court métrage de fiction et 2 courts documentaires.

Mon parcours de comédienne a en commun avec la réalisation cette sensation de ne pas pouvoir faire autrement, d'être habitée par ce besoin. Il a en commun aussi cette façon d'apprendre,sans grande école ni idole et essayer de faire son chemin le plus librement possible.

J'ai presque appris à marcher sur les dalles du Théâtre d'Oran.

En arrivant en France, je me suis vite inscrite à un atelier de théâtre universitaire et j'ai « chopé le virus » comme disait mon oncle Kamel. A un moment il a fallu que je fasse un choix. Théâtre ou Psychologie ? J'ai choisi le théâtre.

Apprendre à jouer devant une caméra m'a pris du temps. Longtemps travaillé dans l'ombre et en silence pour dénouer les automatismes du théâtre et acquérir un jeu naturel plus adapté à la caméra.

J'ai joué dans « La parade de Taos » un court métrage de Nazim Djemaï tourné à Alger et « On ne mourra pas ».

On m'a proposé de beaux scénario mais jusqu'à présent il n y a pas eu d'évidence. Soit je n'étais pas totalement d'accord avec le propos soit j'ai senti que je n'étais pas la bonne personne pour le rôle.

J'aimerai travailler avec des personnes dont j'aime l'âme et l'univers. Je ne veux forcer rien forcer. Ce qui doit se faire se fera. Je fais confiance à la vie.

6. Avez vous des liens privilégiés avec notre région en particulier en Paca, si l'on en juge par les différents prix en 2010 et 2011 pour « On ne mourra pas" ?

 

Des liens privilégiés avec la région Paca ? Sûrement ! J'aime la montagne et la mer (rires ) ! Non plus sérieusement, je ne sais pas. Il faudrait demander aux jurys.

Mon court métrage a été sélectionné dans de nombreux festivals en France et à l'étranger. En cela c'est déjà un beau cadeau.

C'est vrai, le film a eu des prix et des mentions dans quelques festivals en France et à l'étranger. Il a aussi obtenu le prix France Télévision et le Prix Qualité du CNC

Pour moi c'est à chaque fois un étonnement et une joie extrême. Une reconnaissance inespérée pour toute l'équipe et moi même.

Ça m'encourage et renforce ma détermination.

 

 

7. Quels sont vos projets.

Comme je vous le disais le tournage a été cauchemardesque. J´ai mis plus d'un an à guérir et à retrouver le désir de créer.Aujourd'hui je suis convaincu de la nécessité de monter ma propre structure, de construire mon autonomie, mon indépendance et me protéger des conflits avec les producteurs.

Oui j'ai d'autres projets de films. Aujourd'hui je cherche des financements privés ou publics pour les élaborer et les faire aboutir.

Je ne conçois pas l'avenir en termes de carrière. Une carrière suppose des compromissions. Ce qui me passionne avant tout c'est le vertige de la création. Les bouleversements que peut engendrer une idée et la détermination à la réaliser. Avec sincérité.

8. Je vous remercie au nom de notre collectif CAMédia.

C'est moi qui vous remercie.

Et si les mots pouvaient crier, je dirais :

Vive la Liberté !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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