Mon très cher cerf

 © Def Animo © Def Animo

 

 Mon très cher cerf

Ô bondissant cervidé aux bois jolis et aux longues pattes effilées qui te donnent cette course si gracieuse et si rapide, ô mammifère insaisissable et ruminant qui fait résonner les forêts des beuglements des trompes des chasseurs qui accourent ( que le chasseur qui accourt pour la chasse à courre ne se gave pas de fruits trop verts avant que d’aller chasser, ou bien pour lui ce sera la chiasse accourt ) , ô mon ongulé et estimé Cervus Elaphus dont l’image est utilisée sur de très nombreux panneaux de signalisation dans nos campagnes françaises et boisées, je m’adresse à toi pour faire le point sur tes passages intempestifs sur les chaussées que nous devons partager.

J’explique. Je roule souvent sur les routes de France depuis que je suis en mouvotte et je vois régulièrement, à certains endroits que je suppose stratégiques, des panneaux annonçant ta venue ou celle de tes pairs. Tous des mâles cela va de soi, car en voyant les bois du panneau, j’en conclus que les biches et les faons ne traversent jamais les routes. Seuls, les mâles boiséifiés se chargent d’ouvrir la voie et d’emmener la harde à la va comme j’te pousse. Et pour nous, conducteurs, c’est très hard.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je t’explique. Je conduis tranquillement en tentant de déchiffrer les innombrables panneaux de signalisation qui fleurissent en France. Est-ce que dans les autres pays, il y a autant motif à distraction ? Ici, les pouvoirs publics ont à cœur de réduire les accidents mortels dûs à l’alcool au volant, à la vitesse mais quelqu’un a-t-il pu doser les accidents dûs à une si grande prolifération de panneaux ? Mais, ce dont je suis sûre, ô majestueux mâle mammifère, c’est que dès que j’aperçois un des panneaux prévenant de ta venue, je suis aux daguets. Il est dit par exemple que dans 1500m tu vas surgir. Je jette un coup d’œil furtif sur mon compteur pour photographier le nombre de kilomètres et calculer exactement quand je vais t’apercevoir et me préparer, physiquement et mentalement,  à te voir surgir devant mes roues. A 1300m, je suis prête et ralentis, un œil sur le compteur pour être sûre que je suis au bon endroit, je stoppe mon véhicule, ignorant les klaxons furieux des automobilistes derrière moi, j’attends 30 secondes, puis redémarre. Pendant ce temps, quelques fous dingues me doublent avec grand renfort d’accélérations rageuses, d’insultes, de jurons, de doigts d’honneur et d’éclaboussées de pluie quand le temps est pluvieux. Je repars, intriguée, déçue par ce rendez-vous manqué et conduis de nouveau. Au panneau suivant, je procède de même. Parfois, je dois t’attendre pendant 15km ! Tu te rends compte la concentration qu’il me faut, la fatigue que cette annonce va entraîner sur mes performances de conductrice qui en deviennent du coup des non-performances, l’exaspération que je suscite chez les autres automobilsites, l’incompréhension de mes passagers ?

 

 

 

 

 

Et puis vint, cela devait arriver, l’accident. Entre Grasse et Lyon, il y a environ 49 panneaux annonçant tes bonds de la droite vers la gauche. J’ai donc ralenti 48 fois, énervé au moins 48 automobilistes derrière moi, je succombais de fatigue, je n’en pouvais plus. Au 49° panneau me disant qu’un cerf allait surgir dans 1700m, j’ai ralenti, freiné, il n’y avait personne derrière moi heureusement ,et je t’ai attendu, tu n’es pas venu, j’ai redémarré brusquement, impatiemment, vite, quand, soudain, venu de nulle part, à 1700m plus environ 300m, soit à 2 000m !!! un cerf en rut, poursuivi par un kangourou roux, oui un KANGOUROU ROUX mais d’où venait-il ???  avec un énorme sexe en érection, a déboulé du côté gauche de la route, oui tu as bien lu, du côté GAUCHE de la route, ils ont rebondi sur le capot de ma voiture et ont disparu à droite, A DROITE ! dans les taillis, sans m’avoir jeté un coup d’œil. J’étais anéantie. Je suis descendue de la voiture, ai regardé sous la pluie l’enfoncement de la tôle, j’entendais vos rires  gras et moqueurs au loin, sous les futaies. J’ai pleuré, pleuré, oh oui pour que tu r’viennes, oui j’ai pleuré. J’y ai passé la nuit, noyée de chagrin, sans bouger, avalée par le noir et le déluge venu des cieux. Dis-moi, quand tu es en rut, pourquoi te rues-tu sur nos voitures et sautes-tu, en rut, par dessus les rus ? Fais gaffe, ô mon cervidé énervé, ménage-toi car le rut abat gars. Je disais n’importe quoi, racafouie dans mes coussins humides. Je chuintais de plus en plus faiblement et ai fini par sombrer dans des rêves agités dans lesquels je me faisais piétiner par des hordes d’ongulés, de cervidés, de bramidés, de cucurbitacées, d’édentés, et même de gras minets.

Après avoir fait réparer la BM, ah la la tu me coûtes très cher mon cher cerf, j’ai longuement cogité et j’ai quelques propositions à te faire que j’ai  envoyées également au G.S.G.S. ( Grand Signalisationneur du Gouvernement Socialiste). Je te les liste :

1/ Il me semble urgent de prévoir des panneaux pour les cerfs qui viennent du côté gauche. Plus grand chose ne vient du côté gauche de la société, excepté vous cervidés extravagants

2/ En tant que représentant en chef des cervidés, tu dois contrôler les hardes. Tu ne dois tolérer aucun accroc au kilométrage annoncé. Si un cerf est annoncé vouloir sauter à 2 500m, il déboulera exactement à la hauteur du panneau et pas à 2 385m ou 2 900m. Tout contrevenant paiera une amende conséquente et perdra des points sur son permis de sauts qui en compte douze au départ. Quand il aura perdu tous ses points il sera obligé de retourner au sauto-école pour les regagner.

3/ Si, pour une raison impérative, un cerf ou daim ou chevreuil est obligé, je dis bien obligé de surgir avant ou après un panneau, je souhaite que les panneaux annonçant le saut, glissent au plus vite sur les talus, sur des sortes de rails, d’arrière en avant, se mettent à clignoter en rouge bien visiblement, pour prévenir l’automobiliste que l’hypothétique impact s’est déplacé. De nombreux accidents seront ainsi évités.

4/ Faites ce que vous voulez dans les bois, bramez, battez-vous, rutez-vous les uns les autres, mais il me semble impossible de voir des animaux en érection se poursuivant sur la chaussée, car ce spectacle est perturbant, imagine si nous les humains nous nous mettions à traverser les routes, nus et en phase d’accouplement ! cela nous donne des idées de liberté et ça ce n’est pas possible dans notre société policée, comme si nous allions revenir aux temps anciens où nous étions comme vous, à poils, à poil, instinctifs, libres, fous

5/ Dans un souci d’égalité cerf-biche, je souhaite que vous demandiez l’installation de nouveaux panneaux et espère voir fleurir bientôt de chaque côté de la route des panneaux où se dessineront des silhouettes de femelles gracieuses et élancées, ou de mères-biches suivies par leurs zélés faons

6/ Peux-tu dire à tes potes avec ou sans glier, que s’ils doivent foncer comme des crétins de tanks qu’ils sont, qu’ ils empruntent ou louent vos propres couloirs de passage ? Ca vous rapportera un peu de pépettes à vous les cervidés et nous, les promeneurs à voiture, cela nous évitera des collisions fatales

 

 

 

 

7/ Peux-tu conseiller à tes pairs de vérifier leur vue nocturne, entre autres ? En Bretagne au mois de mai, un cerf bondisseur s’est carrément croûté DANS le panneau, il est tombé dedans pourrai-t-on dire. Je ne te dis pas les éclaboussures sanguinolentes sur ma voiture, j’ai sorti mon couteau suisse et l’ai découpé proprement en petits steaks que je suis allée déposer à la porte de l’hospice voisin, j’espère que les vieux et vieilles se sont régalés d’un bon ragoût de cerf mariné.

8/ Pour les cerfs volants, il serait bon d’installer les panneaux adéquats. En voici un modèle

 

Voilà, mon cher cerf, ce que je voulais te dire. Nous pouvons cohabiter, en frères sur les routes de France et éviter de nous massacrer. C’est vrai que nous sommes un peu frères, toi tu es cerf et nous, les humains, nous sommes en quelque sorte des serfs, des esclaves des temps modernes. Je t’expliquerai tout cela une autre fois. Je te serre dans mes bras avec tendresse. Et surtout pense bien à cette histoire de panneaux, ne tombe pas dedans. Et ne me dis pas non plus que ces panneaux ne servent à rien. Le panneau sert aux cerfs et aux serfs, mon très cher cerf.

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.