Que veut dire être bilingue ?

Jusqu’à une époque assez récente, les étudiantes et les étudiants, et tous les autres, qui avaient l’ambition d’améliorer leurs compétences en anglais exprimaient tout simplement le souhait de prochainement « parler couramment » cette même langue, ce qui était déjà un objectif à la fois présomptueux et néanmoins accessible par le travail.

Jusqu’à une époque assez récente, les étudiantes et les étudiants, et tous les autres, qui avaient l’ambition d’améliorer leurs compétences en anglais exprimaient tout simplement le souhait de prochainement « parler couramment » cette même langue, ce qui était déjà un objectif à la fois présomptueux et néanmoins accessible par le travail. Or, par le biais d’un phénomène de mode et de raccourci linguistique saisissant lié à une évolution rapide de la langue parlée, les mêmes affichent désormais leur volonté de devenir « bilingue ». Tout doux Rocinante ! (ou Rossinante pour les non-hispanisants) serait-on tenté de dire, car le bilinguisme a une dimension sociale et éducative qui est littéralement balayée par l’usage actuel. Certes le Grand Robert donne pour définition principale, sans aucune autre acception, en référence à un individu ou un lieu : qui parle, où l’on parle deux langues. Le TILF est plus restrictif, moins douteusement généraliste et place sa première définition dans le cadre de la linguistique : qui est rédigé en deux langues différentes.

 

Cependant le Robert rejoint l’étymologie donnée par le Bloch & Wartburg, le Daubiat, Dubois, Mitterand et le Littré pour confirmer que le sens de « bilingue » a beaucoup évolué, depuis de son apparition, au XIIIème me siècle. En effet, dérivée du latin bilinguis, la connotation était totalement péjorative et le sens était : médisant, qui parle un langage double, ce que confirme le célèbre Gaffiot, dictionnaire latin-français : qui a deux paroles, perfide, hypocrite, de mauvaise foi. En évoluant vers un sens unique — qui parle deux langues — , comme la pensée du même nom, les dictionnaires de langue française privilégient une volonté, au détriment d’une situation acquise par la naissance ou l’éducation, que seul restitue l’Oxford English Dictionary. Pour l’OED, bilingual signifie : 1) able to speak two languages equally well because you have used them since you were young ; 2) using two languages, written in two languages

 

On remarquera donc que l’OED, comme tous les autres dictionnaires de langue anglaise, donne en premier sens la définition d’une situation héritée. En d’autres termes, — ce qui devrait conduire les petits français et les petites françaises, et leurs aînés à plus de logique et d’humilité — un individu est bilingue parce que son père était d’une nationalité et sa mère d’une autre (ou l’inverse bien évidemment), et que son éducation a été faite dan une pratique langagière naturellement double. Il y a au moins une journaliste de la rédaction de Mediapart qui répond à ce critère. La situation de bilinguisme peut aussi caractériser deux parents parlant la même langue, installés avec leurs enfants dans un pays où l’on parle une autre langue. 

 

Les enfants, dont les parents sont nés en Algérie, au Maroc ou en Tunisie, sont bilingues, puisqu’ils parlent parfois ou, en tout cas, entendent l’arabe à la maison et le français dans tous les autres compartiments de la vie quotidienne. Nous sommes quelques-uns parmi les abonnés et deux dans cette édition à avoir, depuis très longtemps, pratiqué, enseigné, écrit et parlé la langue anglaise, avec la meilleure volonté de mimétisme phonologique, et vécu dans des pays de langue anglaise. Cela ne fait pas de nous pour autant des « bilingues » — même si, pour l’auteur de ces quelques lignes, le croisement entre le nord des Cévennes et le nord du Finistère aurait pu autrefois engendrer le bilinguisme ... —et il serait hautement souhaitable d’appeler un chat un chat, ou une pelle une pelle pour les Grands-Bretons, to call a spade a spade.

 

Il existe aussi des situations de trilinguisme, c’est-à-dire que les parents représentent chacun une langue différente et le pays de résidence une troisième. Étonnamment on n’entend jamais qui que ce soit , français de langue maternelle, annoncer avantageusement et fièrement l’intention de devenir trilingue après un séjour d’apprentissage de l’allemand ou de l’espagnol par exemple, ce qui renvoie inéluctablement à l’appropriation abusive de l’anglais par le biais du mythe tenace et grotesque de langue facile.

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