laurentey
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Cerises, la coopérative

Suivi par 62 abonnés

Billet de blog 15 déc. 2018

Travail-hors travail : les chemins de l'émancipation (les témoignages)

À Cerises nous voulons aller au fond des choses, prendre du recul, nous voulons nous armer pour inventer un autre futur. Quand les mobilisations sociales grandissent pour dire « on n'en veut plus de cette société », il faut œuvrer aussi à la « besogne d'avenir ».

laurentey
comédien, membre du comité de rédaction de cerises
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Lycéen-nes, ouvrier-e-s, artisans, chômeur-se-s, précaires, smicard-e-s etc... ne veulent plus être méprisé-e-s. "Comment ensemble retrouver du pouvoir sur nos vies et notre travail?", c'est le sens de notre dossier.

Flore, Daniel, Céline, Fred ont accepté de témoigner de leur rapport au travail.

Benoît Borrits, Association Autogestion, Bernard Friot, Réseau salariat, Stéphanie Treillet économiste, Ensemble, Pierre Zarka Association des Communistes Unitaires réagissent à leurs propos. Étienne Adam donne un éclairage sur les réformes de l'assurance chômage et des retraites. (voir par ailleurs)


Céline, une carrière de bénévole :

J’ai 75 ans. Pendant vingt ans, j’ai travaillé au service du personnel dans le secteur bancaire. Je n’avais pas le bac. Dans la banque, on est bien payé, mais ça ne me satisfaisait pas complètement. Je suis donc entrée à ATD dans le service édition. Je me suis organisée et j’ai commencé à me passionner pour ce travail de prospection… Je suis restée cinq ans à ce poste aux Éditions Quart Monde.

Le bénévole qui était responsable de ce secteur a trouvé qu’apparemment, j’avais la tête bien faite et, en ce qui me concerne, j’avais pris confiance en moi puisque j’avais assez bien réussi dans l’édition. J’ai effectué la tâche qu’on m’avait confiée. J’avoue que j’étais assez contente de moi. Je me suis rendu compte que j’étais capable de mettre en œuvre des projets.

Les bénéfices de ce que je fais à ATD ont été de vaincre ma timidité, d’avoir le sentiment d’être utile, d’acquérir une reconnaissance sociale. C’est aussi passionnant que la vie professionnelle. Moi, j’ai fait l’essai par erreur Pour moi, la retraite, c’est vraiment une deuxième chance. Mon projet c’est de continuer. Ça me maintient en forme, même si je sais que ma santé peut se dégrader.


Daniel, enseignant :

Plusieurs études montrent que le temps de travail moyen d’un enseignant est de 42 heures par semaine en moyenne. Il y a les obligations statutaires : préparer des cours et les assurer, organiser des évaluations à intervalle régulier et les corriger, plus toutes les tâches qui incombent aux enseignants. Je me suis donc demandé : quand est-ce que je travaille ? Je pourrai affirmer et ce n’est pas une boutade : presque tout le temps. En effet les obligations réglementaires sont écrites dans plusieurs décrets, mais notre travail ne s’arrête pas là. Il y a comme pour beaucoup de professions le travail prescrit et le travail réel. Nous sommes un peu comme les intermittents du spectacle, notre travail ne commence pas quand nous montons sur les planches. Lire un livre, aller voir une exposition, participer à un stage non pris en compte par l’Éducation Nationale, rencontrer des collègues, des amis profs nous met aussi en situation de travail car nous échangeons sur nos pratiques professionnelles, cela permet de mieux faire son travail d’être plus efficace et de vivre avec plus de sérénité ce temps qui est considéré comme du temps de travail. Ainsi le travail ne s’arrête pas au temps imparti pour l’assurer. Finalement le travail est une relation sociale un rapport social et ne se résume pas à du temps qui s’écoule.


Flore1, travaille dans une importante entreprise de volaille d'envergure européenne qui emploie 800 personnes dans le Morbihan :

Je travaille à la mise en barquette des viandes, une directive nous est rappelée en permanence de faire le plus vite possible pour que les machines tournent à plein régime. Chaque matin chaque ligne a son nombre de barquettes fixé pour un temps donné. Si on n'y parvient pas le groupe est sermonné et alors les salariés se retournent les uns contre les autres.

Bien sûr que sans moi ou sans les autres, l'usine ne tourne pas. Dès qu'un maillon casse c'est toute la chaîne qui s'arrête il n'y a pas une seule personne qui ne soit pas indispensable dans l'usine.

Oui mon activité syndicale a un effet sur ma compétence au travail. J'en ai eu la preuve lors d'un grave accident du système de refroidissement ; il avait fallu l'arrêter et d'importantes congères se formaient dans les évaporateurs. Depuis plusieurs heures, les gens travaillaient sous l'eau avec des sacs poubelle sur la tête au risque qu'une congère leur tombe dessus. La chef d'atelier avait rigoureusement appliqué la réglementation. Elle n'avait pas fait sortir les salariés. Avec ce que j'ai appris au CHSCT j'ai fait sortir les gens. Et c'est ma décision qui a permis à l'équipe de maintenance d'effectuer la réparation bien plus vite et bien plus correctement que dans les conditions de fou qu'on imposait aux gens. Cet arrêt aurait dû être décidé par un chef d'atelier mais sa position hiérarchique l'a empêché de prendre la bonne décision puisqu'elle avait suivi le protocole de panne. Oui on peut dire que ma liberté de décision tient à la fois à mon activité syndicale et à ce que j'ai appris dans les stages et au CHSCT. Oui cette compétence acquise devrait être reconnue parce qu'on aide les salariés et, quelque part, l'entreprise aussi.

 (1) le prénom a été modifié


Fred

J'ai toujours eu une forme de répulsion pour la condition salariale : tant de choses m'intéressent dans la vie, durant les années où un emploi salarié occupait mes journées, je ressentais le fait d'être cantonné dans une "mono-activité" (aux finalités et conditions d'exercice décidées par d'autres) comme un rabougrissement. Mais bon, si tu veux une retraite...

Puis ma chérie a passé un concours et s'est retrouvée gestionnaire de collège sans aucune formation ad hoc : c'était du 80 h/semaine pour s'y retrouver dans la jungle administrative et comptable… le logement de fonction était cher payé !

Préférant la campagne, on a acheté une ruine à restaurer pendant les vacances (vus les devis, il fallait qu'on fasse le plus gros nous-mêmes). Quand notre premier enfant est né, entre les frais de garderie, de carburant et les horaires à rallonge, c'était plus vivable pour tout le monde si je restais à la maison. Ça m'a permis de lire Le Capital – et bien d'autres travaux de recherche par la suite – durant ces longues siestes. Ça s'est confirmé à la naissance du deuxième. Depuis qu'il est scolarisé, j'ai plus de temps libre que j'emploie à mettre notre terrain en culture (verger, potager) histoire d'arrêter de bouffer des pesticides.

Mes lectures et le reste ont nourri ma conviction que la croissance capitaliste nous promet un avenir détestable et chaotique, et mon objectif est désormais de réduire, autant que faire se peut, notre dépendance aux rapports marchands.

Si ça peut contribuer à faire la démonstration qu'une autre fin du monde est possible… Tant pis pour la retraite.

Article à retrouver en ligne dans le numéro 3 de Cerises (en transition) de décembre 2018.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
La crise climatique attise les tensions au Kenya
Les questions d’écologie sont absentes des discours des candidats aux élections générales du mardi 9 août. Pourtant, avec un régime de pluies devenu « imprévisible », le pays subit fortement les conséquences du dérèglement climatique, qui aggrave des tensions existantes.
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Afrique
Le pays suspendu à un scrutin à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Écologie
Petits canaux contre « idéologie du tuyau », une guerre de l’irrigation
Très ancrés dans les territoires montagneux du sud de la France, prisés par les habitants, les béals sont encore vitaux pour de nombreux agriculteurs. Mais cette gestion collective et traditionnelle de l’eau se heurte à la logique de rationalisation de la ressource des services de l’État.
par Mathieu Périsse (We Report)
Journal
Climat : un été aux airs d’apocalypse
Record de sécheresse sur toute la France, feux gigantesques en Gironde, dans le sud de l’Europe et en Californie, mercure dépassant la normale partout sur le globe… Mediapart raconte en images le désastre climatique qui frappe le monde de plein fouet. Ce portfolio sera mis à jour tout au long de l’été.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Le pouvoir d'achat des fonctionnaires vampirisé par quarante ans de néolibéralisme
Lorsque la spoliation du pouvoir d'achat des fonctionnaires devient une institution sous la Cinquième République...
par Yves Besançon
Billet de blog
La grosse entourloupe de l'AAH
Alors qu'on parle de la victoire de la déconjugalisation de l'AAH, alors qu'on cite les augmentations de ce minima social comme une exception du macronisme, personne ne parle d'une des plus grandes entourloupes des dernières années : la suppression du complément de ressources de 180 euros pour les nouveaux admis dans le système.
par Béatrice Turpin
Billet de blog
Loi pouvoir d'achat : Macron & Borne veulent prolonger notre ébriété énergétique
[REDIFFUSION] 42°C en Gironde. 40°C en Bretagne. 20 000 hectares partis en fumée. Lacs, rivières et sols s'assèchent. Les glaciers fondent. Que fait-on à l'Elysée ? On reçoit le président des Emirats Arabes Unis pour importer plus de gazole. A Matignon ? On défend un projet de loi « Pouvoir d'achat » qui vise à importer plus de gaz du Qatar et des Etats-Unis. Où est la sobriété ?
par Maxime Combes
Billet de blog
Pour la rentrée, préparons la riposte !
Bientôt, les vacances seront terminées. Et beaucoup se demandent maintenant de quoi sera fait leur avenir avec un gouvernement qui n’a concédé presque rien aux salariés, aux retraités et aux chômeurs en termes de pouvoir d’achat.
par Philippe Soulié