Entretien avec Jhonny Hendrix Hinestroza, réalisateur de "Candelaria"

"Candelaria" de Jhonny Hendrix Hinestroza a remporté le Prix du Public lors de sa présentation au sein de la compétition officielle du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse. À partir du mercredi 4 avril 2018, le film est distribué en France par Sophie Dulac.

Jhonny Hendrix Hinestroza © Laura Morsch Jhonny Hendrix Hinestroza © Laura Morsch

Cédric Lépine : Pouvez parler de votre collaboration avec le cinéaste cubain Carlos Quintela (La Piscina, La Obra del siglo) à l’écriture du scénario de Candelaria ?
Jhonny Hendrix Hinestroza : Avec Carlos Quintela nous nous sommes rencontrés au festival de Berlin lorsqu’il présentait son film La Piscina. Nous avons alors pensé travailler ensemble, moi en tant que coproducteur de son prochain film et lui en tant que coscénariste de Candelaria. J’avais déjà le sujet du film et les premières lignes du scénario mais il était essentiel pour moi qu’un cinéaste cubain puisse y donner sa propre sensation de Cuba car moi, en tant que Colombien, je ne pourrais y parvenir. Avec Abel Arcos Soto, l’autre scénariste cubain, ils ont ainsi décrit la réalité cubaine des années 1990 que je souhaitais représenter dans le film.

C. L. : Dans un précédent entretien, vous avez dit que ce film était davantage latino-américain que spécifiquement cubain par l’histoire ou colombien par votre propre nationalité.
J. H. H. : Tout d’abord le film est avant tout une œuvre humaine. Ma recherche personnelle en tant que réalisateur se situe dans la douleur humaine : qu’il s’agisse d’amour ou d’autres choses, nous sommes toujours confrontés à la douleur. Ainsi, nous souffrons de la pauvreté, de l’insécurité, de l’inégalité… Dans un film, ce qui m’importe avant toute chose, ce sont les personnages : le spectateur doit pouvoir les appréhender comme s’ils étaient en chair et en os. Lorsque l’on parle de Cuba, on stigmatise souvent l’expérience du socialisme alors que le capitalisme, que l’on vit actuellement en Colombie, est confronté aux mêmes problématiques où règne une grande pauvreté avec un État incapable de soutenir ses concitoyens. Cette réalité colombienne, nous avons aussi tenté de la recréer dans le film avec l’amour comme l’essence de toute chose. C’est je pense des situations que l’on peut vivre dans certaines régions de Colombie : dans la région Pacifique d’où je viens, il existe de la joie, de l’amour alors que la situation économique est très difficile. Cette force intérieure, cette volonté de vouloir s’en sortir au quotidien, me permettent de créer des personnages et de chair et d’os en rencontrant quelque chose d’essentiel pour moi pour parler d’expériences de vie : la dignité. En effet, sans dignité humaine il n’y a rien sur lequel s’appuyer pour raconter une histoire.

C. L. : La dignité est une question centrale dans Candelaria où un couple âgé est tenté par la possibilité de vendre quelques moments de leur intimité filmée pour sortir de leur dénuement économique. C’est aussi pour vous un moyen de dénoncer la porno-misère concept cher au cinéaste colombien Luis Ospina.
J. H. H. : C’est l’une des préoccupations qui revient en effet souvent dans nos responsabilités en tant que cinéastes, à savoir si l’on fait commerce de la misère ou non. Dans mon premier long métrage Chocó (2012), si mon personnage principal se trouve dans la misère, il s’agit surtout d’une femme qui cherche à ce que ses enfants aient toujours des habits propres, que sa vaisselle soit toujours bien nettoyée comme l’espace de sa cuisine et qui se bat pour le bien-être de ses enfants. Je pense que lorsque l’on prend le temps de présenter ainsi un personnage, sa misère est avant tout un contexte : l’équipe du film et moi-même ne faisons pas alors de porno-misère parce que la misère proprement dite nous désintéresse. Nous nous focalisons sur l’être humain : ses valeurs, la raison de ses décisions. Je crois que c’est là la démarche essentielle qui nous distingue de la porno-misère. Dans Candelaria, si les personnages souffrent de la misère, leurs habits, même s’ils n’en ont qu’un, sont toujours très propres. Leur quotidien est ainsi bien arrangé : ils ont peu de choses, même dans leur assiette, mais ils vivent avec dignité. Ils maintiennent ainsi leurs propres rigueurs qui font d’eux des êtres humains. Ce sont deux personnes qui vendent leur intimité en vidéo parce qu’ils n’ont rien d’autre pour vivre mais au final ils prennent une décision très importante. Si leur dignité peut être mise en question, ils la retrouvent et c’est ce qui fonde leur humanité même si leurs conditions économiques ne s’est pas améliorée. Leur décision leur permet de conserver leur amour propre vis-à-vis d’eux-mêmes comme à l’égard des autres. Le film respecte ainsi les personnages en les situant au cœur de la société.

"Candelaria"de Jhonny Hendrix Hinestroza © Sophie Dulac Distribution "Candelaria"de Jhonny Hendrix Hinestroza © Sophie Dulac Distribution


C. L. : Les poussins élevés dans l’appartement semblent être la métaphore de ces enfants que l’on élève et qui plus tard, compte tenu de la défaillance d’un système politique à l’égard de la prise en charge de la santé et de la retraite, doivent nourrir les parents.
J. H. H. : La vieillesse est un sujet qui m’importe beaucoup et l’histoire du film est adapté de faits réels qui se sont déroulés à Cuba. En outre, cette histoire est le reflet de mes propres préoccupations vis-à-vis de mon père en retraite. Je sens que la personne âgée souffre d’être un poids pour ses enfants et pour la société en général qui le juge comme un être « inutile » puisqu’il ne produit pas d’argent. Le retraité peut ainsi se replier sur lui-même et se contenter de manger et de dormir chaque jour. C’est aussi la douleur de ce couple de personnages dans Candelaria qui n’a pas eu d’enfants et qui s’occupe des poussins comme s’ils en étaient les parents. Ils ont besoin à travers les poussins d’exprimer leur affection en dehors de leur solidarité l’un vis-à-vis de l’autre : sans famille ils n’ont qu’eux-mêmes sur qui compter et ils doivent survivre ensemble. Dans certains cas, la vieillesse est vécue ainsi. Je voulais avec ce film montrer qu’il est plus facile de traverser la vieillesse accompagné que solitaire : seul, l’individu se retrouve en permanence la mort dans l’âme, comme un mort-vivant. L’autre accompagne, donne de la chaleur, de l’humanité : c’est ce qui m’importait de mettre en valeur. Lorsque je pense à ma mère prenant soin de mon père, cela me rassure car je sais qu’ainsi ils prennent soin l’un de l’autre. Je voulais montrer que si la vieillesse est douloureuse, c’est bien la conséquence du système social dans lequel on se retrouve actuellement qui utilise au maximum l’individu avant de l’abandonner lorsqu’il est usé. Dès lors, peu importe que le système soit socialiste ou capitaliste, cet abandon est le même et nous perdons progressivement notre humanité. C’est là une des lignes narratives que je propose au public du film, même s’il peut ne pas la prendre.

C. L. : Le film parle aussi des images vidéos qui font renaître le désir et la curiosité réciproques dans le couple. Est-ce là aussi par extension l’une des finalités du cinéma consistant à faire renaître du désir et de l’intérêt pour autrui ?
J. H. H. : Dans le film, il y a une scène où Candelaria se dévêt et montre son épaule nue. Un ami âgé souhaitait que j’enlève cette scène parce qu’il ne trouvait pas cela beau. Je lui ai expliqué que toutes les fissures d’un arbre témoignent de l’identité de cet arbre, de son expérience de sa longue vie. Ainsi les rides de la peau me fascinent car elles racontent toute une histoire de vie. En montrant le corps dénudé d’une personne âgée dans le film, je cherche à éloigner la peur de se voir nu. Nous sommes avant toute chose des êtres humains et à 80 ans on continue d’avoir des désirs. Cette sécurité que donne au public à voir Candelaria se dévêtir témoigne de cette dignité que nous devrions tous avoir à nous dénuder. La publicité cosmétique nous vend une image de la vieillesse construite à partir de modèles d’adolescents. Au contraire, dans ce film je voulais traduire le pouvoir de séduction dont dispose tout individu quel que soit son âge à partir d’une peau froissée mais délicate et pleine d’amour. Je pense que le cinéma, d’une certaine manière, nous invite à perdre nos peurs quant à l’âge et à prendre en considération une personne âgée à partir d’une nouvelle perspective où l’être humain est central.

C. L. : Voulez-vous ajouter quelque chose de plus à propos de Candelaria ?
J. H. H. : Lorsque j’ai commencé à faire ce film qui se passe à Cuba, j’ai cherché à éviter tous les stéréotypes. Ainsi, Candelaria est une chanteuse mais elle n’est pas la protagoniste du groupe : sa voix ne domine pas l’ensemble musical. Quant à Victor Hugo, ce n’est pas un gigolo : il ne danse presque pas et préfère lire. Ainsi sont rompus les stéréotypes de la cubanité que l’on peut avoir en tête et à partir de là peut se révéler des personnages dans une humanité qui n’est pas le propre d’une nationalité. Malgré leurs difficultés au quotidien, ce couple peut s’en sortir parce qu’ils connaissent l’amour : à partir de là, tout devient possible.

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