Entretien avec Natalia Santa, réalisatrice du film "La Defensa del dragón"

Natalia Santa était venue en septembre 2017 présenter son film "La Defensa del dragón" en compétition au Festival Biarritz Amérique latine après une première découverte à la Quinzaine des Réalisateurs du festival de Cannes de la même année. Dans son film tourné en Colombie, le jeu d'échecs devient une métaphore de la vie.

Natalia Santa © Proimágenes Natalia Santa © Proimágenes
Cédric Lépine : En terme de choix de mise en scène, comment avez-vous imaginer la représentation de la quotidienneté des personnages principaux ?
Natalia Santa :
Nous sommes très habitués au cinéma nord-américain où il se passe de « grandes choses » en suivant la logique de la tragédie grecque, des grands drames de la littérature illustrant des situations extrêmes. Il est difficile de chercher à raconter une histoire sans aspects extraordinaires parce qu'historiquement le cinéaste est contraint de s'éloigner de l'ordinaire. C'est donc difficile, en premier lieu parce qu'il faut convaincre plusieurs personnes que cette histoire mérite d'être racontée. Le scénario est plus facile à élaborer parce qu'il comprend des éléments littéraires qui permettent de raconter cette quotidienneté. La lecture du scénario permet facilement de s'identifier car il y a encore beaucoup d'imprécision. Ensuite, il a été plus difficile de traduire en images ce scénario parce que l'on a toujours la tentation de faire advenir quelque chose. Si tout est contemplation, encore faut-il savoir ce que l'on contemple. En revanche, nous avions comme avantage que l'histoire trouvait son origine dans des photographies : c'est ce qui nous a permis de garder les pieds sur terre durant le tournage comme au montage. Nous avons ainsi privilégié les plans fixes pour conserver une mise en scène statique en enlevant au montage les scènes où il se passait trop de choses. Dans une photographie, ce qui se passe ne se perçoit pas instantanément : il faut du temps pour en saisir toute la narration inhérente. La photographie fut notre garde-fou pour la réalisation du film : nous avons privilégié les situations où il ne se passait à première vue rien pour obliger le spectateur à réellement observer. De l'observation allait découler l'interprétation. C'est finalement ce en quoi consiste la quotidienneté : il suffit de prendre le temps de l'observer pour comprendre la vie.

C. L. : L'observation de la réalité sociale de ces jeux d'échec était importante pour vous en plus des photographies pour inspirer votre mise en scène ?
N. S. :
Bien sûr, c'était la base. Mon scénario est le résultat de quinze ans d'observation des travaux photographiques d'Ivan Herrera. Il a observé des lieux dans le centre ville auxquels personne ne prête attention. Je n'ai pas procédé à un travail d'investigation lorsque j'ai écrit le scénario : j'ai crée les personnages à partir des photographies d'Ivan et imaginé leur univers. En revanche, avant le tournage, j'ai été observer la réalité de ces lieux de jeu d'échec, surtout pour envisager la place de la caméra. Je suis passée de l'envie de montrer l'intégralité du lieu, à me contenter de plusieurs petits fragments, comme un coin de rue, quelques pièces du jeu d'échec, etc. J'ai compris en effet qu'il ne s'agissait pas de tout montrer mais qu'à travers ces fragments, tout ce que je voulais raconter puisse progressivement apparaître.

C. L. : Qu'est-ce qui vous inspirait cinématographiquement dans le jeu d'échecs ? Est-ce qu'il s'agissait pour vous d'un lieu favorable pour évoquer la société ?
N. S. :
Je ne suis pas joueuse d'échecs et cela me demande beaucoup d'efforts pour faire une partie normale. En fait, mon époux est photographe et joueur d'échecs : c'est lui qui m'a permis de documenter mon sujet à partir de son travail photographique préalable sur le sujet. Lorsque je cherchais un sujet de film, il m'a proposé le milieu des joueurs d'échecs. J'ai alors immédiatement pensé qu'il n'y avait rien de moins intéressant que de voir des joueurs d'échecs. Lorsque j'ai commencé à visiter les lieux de jeu d'échecs, j'ai découvert des choses fascinantes au-delà du jeu lui-même. J'ai ainsi appris que des personnes gagnent leur vie, avec de faibles revenus, en jouant aux échecs. Le jeu d'échecs devenait une métaphore de la vie des joueurs. C'est un jeu mental de possibilités innombrables de gagner ou de perdre. Les joueurs évaluent leur vie en fonction des possibilités. Mon personnage principal ne prend jamais de risque : s'il considère la partie perdue, il quitte le jeu. C'est pour cela qu'il ne commence pas une histoire d'amour, parce qu'il la considère comme une partie perdue d'avance. J'ai ainsi trouvé plus intéressant de montrer comment un joueur joue, plutôt que de comprendre le jeu lui-même. Dans la première version, le scénario expliquait à différentes étapes le jeu. Je me suis rendu compte que ce n'était pas là le sujet du film et il est arrivé au second plan. Le premier plan était alors occupé par ces joueurs et leur manière d'affronter leur propre vie comme s'il s'agissait d'une partie d'échecs. Au final, ils découvrent que la vie c'est aussi prendre des risques, où l'on peut ne pas gagner. Ces trois personnages masculins à la fin du film connaissent un grand changement, même s'il peut apparaître au premier abord anodin.

"La Defensa del dragón" de Natalia Santa © DR "La Defensa del dragón" de Natalia Santa © DR


C. L. : Vos personnages doivent jouer en cachant leurs émotions et c'est en les suivant dans leurs histoires intimes de vie que l'on découvre leurs fractures.
N. S. :
J'aime bien l'idée de fracturer les représentations et montrer les fissures individuelles. Nous sommes habitués à être les reflets de ce que l'on pense que les autres attendent de nous, nous éloignant ainsi toujours plus de ce que nous sommes en notre for intérieur. Ainsi, la fragilité de ce monde si machiste m'apparaissait comme un sujet intéressant à explorer en enlevant la transcendance qui est associée à la représentation masculine. Je ne pouvais me contenter de montrer la fragilité d'hommes incapables d'être des hommes d'action pour ne pas que le constat soit une lamentation. Je voulais au contraire que ce film permette de rire et que les personnages puissent également rire d'eux-mêmes. J'ai ainsi utilisé l'humour noir et l'autodérision.
Dans une société où est mis au nues le succès et la reconnaissance sociale, je trouvais intéressant de suivre des personnages qui avaient choisi de se situer en dehors de ce système de valeurs.

C. L. : Puisque le film est une adaptation cinématographique du travail photographique de votre époux Ivan Herrera, réaliser ce film est une exploration de son regard en même temps que celui du monde des joueurs.
N. S. :
Tout à fait. C'est Ivan qui s'est passionné pour ce milieu et moi, je me suis contenté de m'en approcher. Il m'a donné un regard sur ces joueurs ainsi qu'une grande métaphore sur le jeu. Tous ces éléments ont contaminé les choses personnelles que j'avais envie de raconter, qu'il s'agisse de la relation entre le père et sa fille, la peur constante de prendre des risque, etc. Toutes ces peurs et préoccupations de mes personnages sont les miennes. Cette description m'a permis de raconter mon univers, ma sensibilité et ma manière d'appréhender le monde. Si le personnage principal n'ose pas prendre des risques dans sa vie, il a malgré tout renoncé aux succès et à la reconnaissance sociale. Je suis admirative de ces personnes qui ont osé prendre leurs distances avec le monde et ses diverses tentations, à l'instar des moines : ils sont honnêtes avec eux-mêmes. Parfois je rêve de me retirer comme eux du monde. L'enjeu est de retrouver l'essentiel en renonçant aux succès au profit de la découverte de soi. C'est là pour moi l'expression maximale de l'humanité.

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