Entretien avec Mariana Di Girólamo, actrice principale du film "Ema" de Pablo Larraín

Le 2 septembre 2020 est sorti en France le dernier film en date de Pablo Larraín qui se confronte pour la première fois à la réalité contemporaine du Chili à travers un personnage féminin confié à Mariana Di Girólamo.

"Ema" de Pablo Larraín © Potemkine Films "Ema" de Pablo Larraín © Potemkine Films

Ema, danseuse, et Gastón, chorégraphe, ont renoncé à l’enfant qu’ils ont adopté après que celui-ci a commis sur un de leur proche un acte de violence sans retour. La relation chaotique entre Ema et Gastón suit dès lors une évolution encore plus tortueuse.

Cédric Lépine : Comment avez-vous intégré la danse à votre personnage : aviez-vous une expérience de danseuse avant d’avoir été choisie pour ce rôle ?
Mariana Di Girólamo :
Je ne suis pas danseuse et c’est la première fois que j’aborde avec le personnage d’Ema la danse de manière professionnelle. J’ai suivi différents cours de danse : flamenco, hip hop. J’aime beaucoup la musique électronique et la techno. Comme pour mon personnage, la musique est synonyme pour moi de libération. J’ai travaillé durant presque deux mois avec la compagnie de José Luis Vidal dont la chorégraphie musicale est contemporaine. J’ai été en classe de ballet pour travailler la posture. Je cherchais peu à peu à développer mon apprentissage de la danse afin de faire pleinement partie de la compagnie.
En parallèle, j’ai travaillé pour le film avec une autre chorégraphe, Mona Valenzuela, pour tout ce qui concerne le reggaeton, une danse plus urbaine et plus collective. Tel fut mon parcours pour m’approprier la danse dans le film.


C. L. : Est-ce que vous avez appréhendé la danse comme le moyen physique d’exprimer la psychologie de votre personnage ?
M. Di G. :
Je n’étais pas consciente de cela car nous avons travaillé sans scénario. Je n’avais ainsi connaissance des scènes que j’allais jouer que la veille ou l’avant-veille du jour où nous tournions, voire même parfois le même jour. Nous ne pouvions pas ainsi construire en amont notre personnage, tel était le choix de Pablo [Larraín] afin de construire mentalement ses propres espaces. Nous avons ainsi découvert dans le présent du tournage le film lui-même. Ma réflexion se poursuit toujours sur mon interprétation d’Ema et je crois que pour elle comme pour d’autres femmes de sa génération, la danse signifie beaucoup pour la libération des corps. En outre, Ema se sert de la danse aussi comme un outil de séduction. Elle entre dans la protestation par son corps face à un système politique qui n’est pas fait pour nous les femmes. Nous souhaitons pouvoir choisir notre propre destinée, aimer de manière plus fluide, être ou non mère. Parce qu’il est surprenant qu’une femme comme Ema de Valparaíso souhaite être mère, il est intéressant de voir comment elle influe pour arriver à ses fins.

Il est clair pour moi que la danse représente une lutte pour la libération. Il est possible de considérer Ema comme une grande chef d’orchestre, comme la grande chorégraphe de ce morceau dansé. En effet, elle se meut comme sur un jeu d’échec avec une stratégie spécifique vers ses objectifs. C’était un véritable défi pour moi de travailler ainsi avec Pablo.


C. L. : Comment s’est passée votre intégration en tant qu’actrice principale au sein d’une équipe technique et artistique qui se connaît bien, à l’instar de la collaboration entre Gael García Bernal et Pablo Larraín développée sur plusieurs films ?
M. Di G. :
J’étais très nerveuse à l’idée que mon personnage soit l’épouse du personnage interprété par Gael García Bernal que j’admire beaucoup depuis son interprétation dans Amours chiennes et qui est l’amour platonique de nombreuses de mes amies. Je l’ai rencontré bien en amont du tournage et c’est lui qui m’a proposé d’interpréter ce rôle et je lui en suis très reconnaissante. J’ai beaucoup appris de lui. Comme nous travaillions sans scénario, Pablo nous a expliqué qu’il était essentiel de pouvoir disposer entre nous d’une communication fluide. En outre, Pablo dirige extrêmement bien son équipe, réduite sur ce tournage. Chacun était très patient et j’ai dû apprendre d’eux à partir de zéro, avec la directrice artistique comme avec le chef opérateur Sergio Armstrong. Jusqu’ici, mon expérience reposait sur des télénovelas et j’ai donc dû mastiquer le langage cinématographique. Pablo m’a donné peu d’indications mais celles-ci étaient très précises, suffisantes pour savoir où je pouvais continuer à aller.

"Ema" de Pablo Larraín © Potemkine Films "Ema" de Pablo Larraín © Potemkine Films


C. L. : Est-ce qu’il était important pour vous afin d’interpréter Ema de connaître au préalable l’univers de Pablo Larraín à travers ses films ?
M. Di G. :
J’admire énormément le travail de Pablo Larraín. El Club est notamment le film qui m’a le plus marqué : une fois l’avoir vu, je fus plongée dans un état de désolation profonde où je sentais énormément de choses à résoudre. En revanche, je n’ai pas eu l’opportunité d’échanger avec les acteurs qui ont tourné sur ses précédents films. Pour moi, il était totalement inédit et extraordinaire de travailler sans scénario. Si au début cela me mettait mal à l’aise, au fur et à mesure ce dispositif a été pour moi vraiment libérateur car mes responsabilités finalement consistait à observer, dialoguer et exécuter. Ce fut pour moi un véritable privilège de pouvoir travailler avec cette équipe sur ce tournage et j’espère avoir l’opportunité de travailler à l’avenir à nouveau avec Pablo Larraín.


C. L. : Avec Ema, Pablo Larraín quitte pour la première fois l’évocation du passé pour parler au présent avec des individus qui ne sont plus totalement les métaphores du pouvoir : voyez-vous dans Ema un possible portrait du Chili au présent ?
M. Di G. :
En effet, c’est la première fois que Pablo pose son œil sur le Chili contemporain avec notamment le courage d’observer une génération qui n’est pas la sienne. Ema et ses amies se situent dans la marginalité et je pense que le film Ema est le portrait d’une génération. Je pense que la génération plus jeune que moi qui ai 30 ans est encore plus déconstruite que la mienne : sa manière d’aimer est en effet distincte et parle plus facilement des responsabilités affectives. Même si à l’heure actuelle nous ne disposons pas au Chili de l’accès à l’avortement légal, nous avançons peu à peu. Cette génération s’est emparée des réseaux sociaux pour revendiquer leur espace politique. Je pense qu’Ema saisit bien les symptômes de nos difficultés auxquelles Pablo a été très sensible. En effet, le film a été réalisé avant que n’éclatent les luttes sociales au Chili à partir du 18 octobre 2019 où la répression a été extrêmement violentes avec des viols, des homicides, des mutilations... Il y eut alors énormément d’expressions machistes et misogynes. Je pense que cette fiction comme d’autres mettent bien en évidence cette discrimination.


C. L. : Dans Ema, comment interprétez-vous l’opposition entre le monde artistique de la danse très contrôlé face à la vie privée et sentimentale d’Ema beaucoup plus chaotique ?
M. Di G. :
Ce contraste très fort pour Ema entre son feu intérieur, la manière dont elle résout les choses avec rage comme si quelque chose était en train de brûler et son implication artistique, témoigne aussi de sa manière de ne pas se conformer à ce qui lui est imposé de l’extérieur. Elle a décidé en effet de sortir de cette zone de confort qui consistait à être l’épouse d’un chorégraphe et préfère retourner dans la rue danser, séduire et passer du bon temps avec ses amies. Elle possède un grand appétit pour observer et transcender le monde qui l’entoure.
Au Chili, la culture n’a jamais été la priorité pour de nombreux gouvernements conservateurs de droite qui se sont succédés et qui sont encore au pouvoir à l’heure actuelle. Durant la pandémie, nous ne disposons d’aucun soutien de la part du gouvernement. Notre précarité économique est toujours très douloureuse. La situation des artistes est actuellement très complexe et avec mes collègues nous tentons de nous réinventer. La lutte est donc constante. La culture doit aller main dans la main avec l’éducation. Le Chili reste un pays pauvre même si certains vendent à l’extérieur l’image d’une super économie. La meilleure manière de sortir de ce cercle infernal est de soutenir la culture et l’éducation. Après la fin de la pandémie, le Chili fera face à une hausse accrue du chômage et devra modifier de nombreux passages de sa constitution pour tenir compte de la réalité sociale. L’avenir est ainsi encore très incertain.

 

 

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Ema
de Pablo Larraín
Fiction
102 minutes. Chili, 2019.
Couleur
Langue originale : espagnol

 

Avec : Mariana Di Girolamo (Ema), Gael García Bernal (Gastón), Paola Giannini, Santiago Cabrera, Giannina Fruttero, Josefina Fiebelkorn, Paula Hofmann, Paula Luchsinger, Antonia Giesen, Catalina Saavedra, Mariana Loyola, Susana Hidalgo, Cristian Felipe Suarez
Scénario : Pablo Larraín
Images : Sergio Armstrong
Montage : Sebastián Sepúlveda
Musique : Nicolas Jaar
1er assistant réalisateur : Oscar Godoy
Chorégraphies : Jose Luís Vidal
Décors : Estefania Larraín
Production : Fabula
Producteur : Juan de Dios Larraín
Distributeur (France) : Potemkine Films

 

 

 

 

 

 

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