Entretien avec Joaquín Polo, à propos de son film "Ríos de la patria grande"

Présenté aux 29es Rencontres de festival Cinélatino de Toulouse, le documentaire « Ríos de la patria grande » de Joaquín Polo rend hommage à l’œuvre et à la pensée du cinéaste militant Humberto Ríos et à sa vision continentale.

Joaquín Polo © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli Joaquín Polo © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli

Cédric Lépine : Que signifie pour toi en tant que jeune cinéaste la mémoire de l’histoire du cinéma ?
Joaquín Polo :
Il est essentiel de pouvoir prendre en compte le contexte politique, social, historique de l’Amérique latine de ces dernières années. Durant ces années il y a eu en Argentine comme d’autres pays d’Amérique du Sud le retour sur l’envie de créer une « grande patrie » (Patria grande) de la part de certains dirigeants qui ont commencé à lever certains drapeaux affirmant une nouvelle indépendance économique. Ma génération a pris ses distances avec ce type de discours politique car nous avions besoin de savoir ce qui s’était passé dans nos pays respectifs. L’idée de revisiter l’histoire pour d’une certaine manière retrouver une mémoire, a été utilisée par certains de ces politiques. Je pense que nous sommes directement issus de ce processus historique. Les générations qui nous précèdent ont été amnésiques vis-à-vis de l’histoire passée : en est le témoignage manifeste le triomphe du néolibéralisme dans les années 1980 et 1990 alors que des proches de ces amnésiques sont morts sous la dictature !
Notre génération est née sous la liberté et la démocratie à la différence des générations qui précèdent. Cela nous conduit à avoir un point de vue plus libre et décomplexé sur l’histoire de notre pays et comprendre le monde que nous avons envie de construire aujourd’hui. Cela permet de comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Amérique latine et dans le monde avec l’avancée de l’extrême droite, les tentatives de coup d’État en Équateur, au Venezuela, au Brésil qui nous pousse à avoir des réactions défensives. Dans notre lutte actuelle nous avons besoin de trouver dans le passé des éléments qui peuvent nous inspirer pour créer aujourd’hui un contexte face à ces groupes de concentrations de pouvoirs économique et politique qui grossissent de plus en plus. C’est pour cette raison que l’on retrouve actuellement dans de nombreux films latinos récents l’importance du thème de la mémoire, telle une affirmation de la récupération de notre propre mémoire afin de défendre notre propre espace.

C. L. : L’idée d’une « patria grande » du cinéma latino-américain est-elle effective actuellement ?
J. P. :
Penser la « Patria grande » à partir du cinéma : tel était notre objectif. Avec mon équipe nous travaillons dans le cinéma et c’est à partir de là que nous menons nos investigations. L’Amérique latine est constituée de pays différents mais en même temps de pays aux multiples similitudes. En Argentine, nous avons bénéficié durant ces dernières années d’une politique culturelle très active par rapport aux époques antérieures. Ainsi, l’INCAA est très dynamique dans la volonté d’offrir une pluralité des voix cinématographiques, de la capitale aux quatre coins du pays, soutenant les débuts d’une nouvelle génération de cinéastes alors qu’auparavant c’étaient toujours les mêmes qui étaient soutenus. Ceci a généré une explosion de la production cinématographique argentine. Le même contexte s’est produit dans d’autres pays d’Amérique latine permettant les accords de coproduction entre eux sans être nécessairement obligé d’aller chercher des ressources économiques en Europe. En effet, depuis les années 1970 il était très commun de faire appel à des coproductions avec les États-Unis ou l’Europe pour pouvoir produire des films en Amérique latine. Cela a donc changé à partir du moment où l’État a commencé à avoir une politique culturelle à destination de l’industrie cinématographique.
Il existe des alliances de réalisateurs qui partagent des valeurs communes au-delà des frontières nationales des pays latino-américains et qui se confrontent aux mêmes difficultés de réalisation. Il s’agit pour eux de s’organiser pour pouvoir réaliser et diffuser leurs films. À cet égard, il ne faut pas négliger la distribution des films qui est aussi importante que la production.

C. L. : Dans les années 1960, s’exprimaient en Amérique latine plusieurs voix de cinéastes réclamant un cinéma disposant de ses propres références pour lutter contre la vision néocoloniale des puissances étrangères. Ainsi est apparu le concept de « cine imperfecto » (litt. : cinéma imparfait) de Julio García Espinosa. Qu’en est-il aujourd’hui de cette idée chez les cinéastes ?
J. P. :
Dans ce manifeste, Julio García Espinosa revendiquait un cinéma latino-américain qui se construit avec les matériaux dont il dispose pour faire face aux limites techniques de l’industrie cinématographique. Il ne s’agit pas là d’imperfection formelle ou intellectuelle mais bien au contraire le cine imperfecto propose de bouleverser les canons officiels de ce qui définit le « bon cinéma » d’Hollywood ou d’Europe. C’est donc au départ une proposition forte pour soutenir un cinéma alternatif. La situation est à présent un peu plus compliquée. Par exemple, en Argentine, pays étroitement lié par son histoire à l’Europe, il est parfois très difficile de se concentrer exclusivement sur notre identité latino-américaine. Je considère valides toutes les propositions des cinéastes qui assument leurs influences à l’égard du cinéma européen de la Nouvelle Vague, par exemple. En revanche, le danger dans ces influences est de répéter des formules qui ne fonctionnent pas nécessairement d’un pays à un autre en raison des contextes politique, culturel et économique distincts. Il est essentiel de penser le cinéma à partir de nos propres références. Aussi appréhender les années 1970 où des personnes ont été massacrées et dont les corps ont été cachés permet de rencontrer une certaine identité qui nous habite encore actuellement. Je pense que les écoles, les universités et les centres d’études cinématographiques n’abordent pas le fond de ces problématiques essentielles. La situation est en effet assez complexe dans le contexte de la mondialisation où tout se mélange et s’unifie : il faut rester attentif à la diversité des réalités et des propositions artistiques.

C. L. : Ríos de la patria grande n’est pas un documentaire qui se contente de donner des informations pour préserver une histoire du cinéma, il propose également un choix de mise en scène qui témoigne d’une véritable vitalité, dont tire profit le cinéma contemporain.
J. P. : En effet, il était essentiel pour moi en utilisant les images d’archives de films d’époque, d’éviter d’en faire des pièces de musée mais plutôt de les manipuler dans un processus créatif au présent. Il s’agissait ainsi de manifester la vitalité que possède ce cinéma passé et qui peut servir de base pour un nouveau cinéma contemporain. C’est pourquoi il me semblait important d’arriver avec ce film au présent dans un contexte où l’on produit des films à la chaîne. L’enjeu consistait à reconnaître une partie de soi-même dans ce cinéma passé.

C. L. : Comment résumerais-tu la pensée d’Humberto Ríos.
J. P. :
Le cinéma que proposait Humberto Ríos correspond d’une certaine manière au concept de « nouveau cinéma latino-américain » qui s’inscrit dans l’idée d’un cinéma comme outil de transformation sociale. Plus qu’un outil de formation, on est alors proche de la pensée de Glauber Rocha pour qui la caméra pouvait être considérée comme une arme capable de tuer et faire disparaître un « ennemi ». La caméra peut alors être une arme éliminant les images issues de la contre information à l’égard de sujets qui ne sont jamais traités par les médias dont la diffusion est massive.
Une autre idée fondamentale d’Humberto Ríos très importante à l’heure actuelle est le cinéma qui nous permet de lever le voile sur des problèmes sociaux occultés. Un film fort permet de découvrir une part de la réalité sociale cachée. Il est question ici d’un cinéma qui va chercher à interroger les responsabilités sociales du comment et du pourquoi et ne se contente jamais de mettre en scène quelques effets. Il est essentiel de lier la politique avec l’art, ce qui n’a rien à voir avec le pamphlet politique, mais qui cherche à l’intérieur de la poétique de l’auteur la manière de parler de la politique, de ce qui se passe dans le monde. En Amérique latine à l’heure actuelle, tout ce qui est lié au militantisme et à l’idéologie est dévalorisé, discriminé alors que le terme « culture » est mis aux nues : c’est là oublier qu’il n’y a pas de culture sans fond idéologique et militant ! Le cinéma promu par Humberto Ríos est un cinéma qui est un engagement profond avec l’être humain, un cinéma capable de voir le visage de la pauvreté et de la misère de nos pays, un cinéma de dénonciation politique et sociale qui jamais ne néglige l’expérimentation de la forme cinématographique pour en témoigner. Ce serait une erreur de croire que la dénonciation sociale peut se permettre de sous-estimer la forme poétique, comme si seuls les pays du « Premier monde » pouvait s’offrir le luxe de l’expérimentation stylistique alors que le « Tiers monde » devrait se contenter des formes brutes du réel. Il faut donc encourager un cinéma qui réfléchit sur la forme, l’esthétique, la poétique de l’auteur sans jamais laisser de côté les problèmes de notre société. Comme disait Humberto Ríos, lorsque la forme poétique se conjugue avec le propos politique, il en découle une œuvre très forte pour le spectateur.

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