Du consentement des corps au-delà de l’auto-censure

Juan propose à un collègue de travail, Gabriel, une chambre en colocation chez lui. D’un naturel mutique, Gabriel sensible à la présence physique de Juan découvre peu à peu le consentement réciproque de leurs corps se rapprochant.

"Le Colocataire" (Un rubio) de Marco Berger © Optimale "Le Colocataire" (Un rubio) de Marco Berger © Optimale
Sortie nationale (France) du 1er juillet 2020 : Le Colocataire de Marco Berger

Marco Berger est une personnalité forte du cinéma indépendant argentin, réussissant à réaliser et produire régulièrement un nouveau long métrage depuis une décennie autour de la thématique des amours masculines avec une dose de complexité psychologique toujours très subtile. Le cinéaste accorde une attention toute particulière autant à l’écriture de son scénario pour raconter l’histoire lancinante d’une attraction naturelle des corps masculins que l’échange social verbal ne s’autorise pas, que dans le rythme assuré grâce à une parfaite maîtrise de son montage. Il s’en suit alors les enjeux implicites de l’expression des corps dont il faut sans cesse savoir lire les messages.

Éric Rohmer est toujours chez Marco Berger la référence pour mettre en scène la mécanique du désir mais avec ici une économie de dialogues, parce que les protagonistes n’appartiennent pas une catégorie sociale où tout se joue dans la parole intellectuelle et dans l’expression de ses désirs. Les protagonistes ici sont associés à un travail où chacun est sur machine pour travail le bois sans entendre l’autre et en risquant à peine d’échanger un regard avec lui. C’est alors dans des trajets en transports en commun, dans cet étrange anonymat des corps étroitement proches que le désir se développe peu à peu. Gabriel est non seulement un colocataire, mais aussi un collègue et « blond », signe minoritaire en Argentine. Cet élément exotique n’est pas anodin et il a été choisi comme sens premier dans le titre original espagnol (un rubio : un blond). Dans l’absence d’échanges entre deux hommes sur tout ce qui concerne l’expression de leurs sentiments, le caractère exotique est alors exacerbé dans son potentiel érotique. Y a-t-il de l’amour ou seulement de l’attraction physique entre les protagonistes ? Difficile à dire et toute l’interrogation est là au cœur du film, autour de personnages masculins qui ne se permettent pas d’exprimer leurs émotions dans un cadre d’auto-censure largement développé pour tout ce qui concernerait l’attraction homosexuelle, le cinéaste pointant du doigt le machisme argentin où des hommes peuvent passer beaucoup de temps ensemble pour partager la passion des corps des footballeurs en mouvement et en pleine puissance physique, en laissant à l’état larvé l’expression de leur plaisir à être tous ensemble. Chacun a dès lors des relations hétérosexuelles pour entrer dans une norme sociale de reconnaissance sans pour autant y trouver sa propre cohérence. Chacun ment à l’autre et à lui-même et dans ce cadre le seul espoir qui reste est celui qui se déroule dans le dialogue entre un père et sa jeune fille, laissant se dessiner un plus grand espoir dans l’affranchissement des générations suivantes. La générosité de l’enfance représente aussi cette pureté originelle où l’on n’a pas encore assimilé les interdictions sociales pathogènes.

 

 

colocataire
Le Colocataire
Un rubio
de Marco Berger
Fiction
111 minutes. Argentine, 2019.
Couleur
Langue originale : espagnol

 

Avec : Gaston Re (Gabriel), Alfonso Barón (Juan), Malena Irusta (Ornella), Ailín Salas (Julia), Charly Velasco (Leandro), Justo Calabria (Brian), Franco Heiler (Mono), Antonia De Michelis (la mère de Gabriel), Melissa Falter (Natalia)
Scénario : Marco Berger
Images : Nahuel Berger
Montage : Marco Berger
Musique : Pedro Irusta
Son : Adriana Araya, Camila Bonard, Daniela Castillo Meija, Victoria Merechal, Gabriel Santamaria
Assistant réalisateur : Sergei Nikiforov
Décors : Natalia Krieger
Production : Universidad Del Cine
Producteurs : Marco Berger, Lucas Papa, Gaston Re
Distributeur (France) : Optimale

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