En 1969, Hollywood réenterrait le Che

Le cadavre du Che est emporté dans les airs boliviens en 1967. Une décennie plus tôt, Ernesto Guevara était un modeste médecin argentin accompagnant des guérillos menés par Fidel Castro débarquant à Cuba.

"Che !" de Richard Fleischer © BQHL "Che !" de Richard Fleischer © BQHL
Au sujet de l'édition Blu-ray : Che ! de Richard Fleischer

Peu de temps après son assassinat, la biographie d’Ernesto Guevara est adaptée par les studios de la 20th Century Fox à Hollywood : comme pour le diptyque réalisé quelques décennies plus tard par Steven Soderbergh, le récit se concentre sur l’ascension et la chute d’Ernesto Guevara d’une guérilla à une autre, de Cuba à celle conduite en Bolivie. Le tournage n’a cependant eu lieu dans aucun de ces deux pays, les scènes cubaines étant tournées à Porto Rico et les boliviennes en Californie. C’est pleinement à partir du point de vue américain que ce film est réalisé avec notamment tous les personnages parlant exclusivement anglais. C’est encore de cette focalisation du regard que le film a été écrit, sans prendre le temps de s’informer sur les réalités sociales traversées par les pays représentés. Le film est en effet entièrement dédié à la représentation d’un moment de vie de l’icône cubaine, précisément ce moment où il a été de son vivant la figure internationale du Che. Ce raccourci historique invisibilise totalement l’activité cubaine de Guevara à Cuba, pour faire de lui un fou de guerre, un dangereux terroriste capable de déclencher une troisième guerre mondiale atomique comme le montre le film. Et le plus grave dans ce récit, est de faire de lui un triste « rebel without a cause » puisqu’il meurt déconnecté de la réalité sociale bolivienne comme tient à le souligner et le sursurligner le film. L’enjeu est de ce point de vue révisionniste comme pour enfermer très vite toutes les questions que soulève ce personnage à travers son engagement militaire et politique. C’est d’autant plus regrettable que le film commençait plutôt bien, avec une merveilleuse composition musicale conçue par Lalo Schiffrin, des images des actualités latino-américaines mêlées à la fiction sous la forme d’un split screen, un sens du rythme dans le montage qui permet d’enchaîner les séquences avec entrain, une représentation de la violence de répression de la dictature de Batista saisie en quelques scènes seulement… Mais c’est là aussi une méthode propre à tous les films puritains et conservateurs : mettre en scène en ouverture du film ce qui est censé séduire le public avant de le mener dans une autre direction totalement différente et propre aux intentions de la production du film. En d’autres termes, il est aisé d’identifier ici de manipulation de la pensée.

Omar Sharif dans le rôle-titre se contente malheureusement de sa ressemblance physique, l’acteur charismatique ne s’intéressant pas davantage, comme il l’avoua lui-même, à son personnage. Fidel Castro est interprété avec maladresse par Jack Palance, tout jeu d’acteur consistant à serrer son cigare pour entrer dans son rôle ! Quant à la décision de rythmer le film avec des fausses interviews des principaux témoins du récit a posteriori des événements, c’était une bonne idée, qui permettait de multiplier les points de vue mais qui finit par devenir redondante et servir très vite une idée fixe : faire du héros éponyme un petit dictateur militaire en puissance. Et le second souci de ce dispositif est de mettre en scène une volonté documentaire de l’approche historique des événements racontés, ce qui est très critiquable compte tenu des faibles investigations menées pour étoffer la consistance du scénario. Le film a le mérite d’exister, porté d’ailleurs par un bon réalisateur à qui l’on doit Vingt Mille Lieues sous les mers (20.000 Leagues Under the Sea, 1954), Les Vikings (The Vikings, 1958), Le Voyage fantastique (Fantastic Voyage, 1966), L'Extravagant docteur Dolittle (Doctor Dolittle, 1967) Soleil vert (Soylent Green, 1973) pour ne citer que quelques films parmi ses plus connus. On peut imaginer aussi que le film est un parfait brouillon initial qui a pu permettre à Steven Soderbergh de réaliser sa propre vision cinématographique du Che (2008) comme pour éviter les erreurs et repartir dans cette condensation de la vie du Che sur une autre proposition. Dommage encore que l’échec commercial de ce film de Richard Fleischer ait enterré aussi définitivement le projet que voulait réaliser Francesco Rosi !

 

 

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Che !
de Richard Fleischer
Avec : Omar Sharif (Ernesto "Che" Guevara), Jack Palance (Fidel Castro), Cesare Danova (Ramon Valdez), Robert Loggia (Faustino Morales), Woody Strode (Guillormo), Barbara Luna (Anita Marquez), Frank Silvera (l’éleveur de chèvres), Linda Marsh (Tania), Perry Lopez (Rolando), Abraham Sofaer (Pablo Rojas), Paul Picerni (Hector), Rodolfo Acosta
USA – 1969.
Durée : 96 min
Sortie en salles (France) : 2 juillet 1969
Sortie France du Blu-ray : 28 novembre 2019
Format : 2,35 – Couleur
Langues : anglais, français - Sous-titres : français.
Éditeur : BQHL Éditions

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