Entretien avec Maura Delpero, réalisatrice de "Maternal"

Un foyer géré par des sœurs à Buenos Aires accueille des mères adolescentes et leur enfant. Paola, jeune apprentie nonne venue d'Italie, découvre la maternité auprès de Fatima et Luciana, âgées de 17 ans, qu'elle prend en charge. "Maternal", le premier film de fiction Maura Delpero est sorti dans les salles en France depuis le 7 octobre 2020.

Maura Delpero © DR Maura Delpero © DR
Cédric Lépine : Pouvez-vous parler des documentaires que vous avez réalisés avant ce premier long métrage de fiction ?
Maura Delpero :
J’ai tourné mon dernier documentaire, Nadea e Sveta (2012), entre l’Italie et la Moldavie, parce que les protagonistes étaient moldaves et vivaient en Italie. Quant aux autres, je les ai tous réalisés en Italie. J’ai commencé avec un petit documentaire de forme extrêmement classique sur des couples mixtes de cultures différentes. Ensuite, j’ai réalisé Signori professori sur les professeurs en utilisant un titre de Daniel Pennac « Messieurs les professeurs » qui est ironique sur le statut des professeurs qui est pour moi beaucoup plus qu’une profession. Mon regard sur eux s’est construit à partir de ma propre expérience en tant que professeure face à des adolescents.

C. L. : Votre approche du documentaire comme de la fiction part-elle systématiquement d’une expérience autobiographique ?
M. D. :
Jusqu’à présent, je ne peux pas faire de films qui ne partent pas d’une nécessité en moi. Tous les thèmes que j’aborde sont toujours très connectés avec ma vie personnelle. Ainsi, les deux protagonistes moldaves étaient mes élèves et à travers leur vie que je filme, je peux voir se refléter ma propre vie, d’autant plus que je suis moi-même migrante.
Je suis touchée dans chacun de mes films par la solitude, sans doute parce que j’ai vécu cette solitude durant mon enfance. J’ai à la fois une fascination et une grande empathie pour les personnages féminins qui luttent seules. Je me suis rendu compte aussi que je m’intéresse particulièrement à l’idée du foyer (hogar), qui est aussi le titre original du film Maternal. Dans mon dernier documentaire, le personnage moldave disait à la fin du film « el hogar es el hogar », dans Signori professori un professeur a la nostalgie de son foyer perdu. Dans le déplacement d’un personnage face à son foyer d’origine, je me rends compte qu’il y a beaucoup d’émotions à raconter. Chaque film pour moi est une tentative pour approfondir une problématique personnelle.

C. L. : Pour rendre compte de la communauté de femmes dans ce foyer en Argentine que présente Maternal, avez-vous réalisé au préalable une investigation ?
M. D. :
Cette étape préalable d’investigation m’intéresse beaucoup à divers points de vue : cinématographique, éthique et politique. Quand je raconte une histoire délicate, il est important pour moi de connaître tout : j’ai besoin de m’imprégner du monde dont je veux parler. C’est une rigueur que j’ai et qui me vient de mes études de littérature où j’ai acquis ma méthode d’investigation. Je ne peux pas me permettre de parler d’un sujet sans le connaître, même si tous mes films assument un point de vue très personnel. Même si je parle d’une femme et d’une adolescente, je parle beaucoup de moi. Mes amies qui ont lu le scénario avant le tournage m’ont reconnue. L’histoire que je raconte est une sublimation pour me comprendre davantage.
Mon travail de terrain est d’autant plus important pour saisir l’atmosphère que je souhaite retranscrire. Plus que l’histoire, c’est cette atmosphère que je veux raconter. Je ne peux pas me contenter de faire une histoire classique avec un début, un milieu et une fin. Le sujet d’un film est pour moi un prétexte pour inviter le spectateur à découvrir un monde. Je souhaite le partager non seulement en donnant des informations mais surtout de manière esthétique. En partageant ainsi les couleurs, les odeurs, les sons de mes protagonistes, je cherche à rompre avec la bidimensionnalité du cinéma.

C. L. : Pourquoi avoir choisi l’Argentine pour raconter cette histoire ? Est-ce en référence aussi au contexte social où l’avortement n’est pas légal et qui induit la situation des jeunes filles mères du film ?
M. D. :
Je vis entre l’Italie et l’Argentine depuis plusieurs années, ainsi je n’ai pas été en Argentine pour tourner ce film : j’y étais. Je sentais que ce film allait être une coproduction entre l’Argentine et l’Italie car j’avais découvert au cœur de Buenos Aires un couvent fondé par des sœurs italiennes. Ce fut pour moi une heureuse coïncidence d’être face à un monde italien au cœur de la capitale argentine. Je trouvais intéressante l’idée de ces sœurs italiennes migrantes, qui sont aussi des femmes seules qui ont traversé l’océan pour découvrir un nouveau monde dans tous les sens du terme : non seulement géographique et culturel, mais aussi le nouveau monde de la maternité. Lorsque j’ai commencé à faire mes recherches, j’ai imaginé le film totalement tourné au sein du foyer. Or, il n’existe pas de tels foyers en Italie. La maternité adolescente est beaucoup plus importante en Argentine qu’en Italie parce que les grossesses, avec l’interdiction de l’avortement, ne sont pas toujours désirées. Avec la légalisation de l’avortement, les femmes pourront prendre leurs propres décisions quant à leur propre devenir. Le projet de loi légalisant l’avortement était à deux doigts d’être voté au début de cette année avant l’arrivée de la COVID. La société argentine est beaucoup plus avancée que la loi.
Je trouvais très intéressant de traiter un endroit fermé où des femmes vivent ensemble auprès de tant de mères adolescentes qui sont comme des sœurs entre elles. Cette situation particulière était propre à l’Argentine et je ne pouvais pas le retrouver ailleurs.

C. L. : Le film montre une opposition entre une mère adolescente en difficultés dans ses responsabilités et une mère supérieure qui n’a pas d’enfants, construite par une institution catholique dont la direction est masculine. Est-ce que cette réflexion sur la représentation de la mère était importante pour vous ?
M. D. :
La religion est aussi le reflet des oppositions de l’histoire des rapports entre les hommes et les femmes. Du point de vue de la représentation du pouvoir, la religion catholique est éminemment masculine et à l’intérieur de l’intimité du foyer se trouve le pouvoir de la femme. Les foyers communautaires sont pour moi comme un grand ventre. C’est un lieu qui paraît exclusivement féminin et pourtant, le pouvoir extérieur de cette institution est masculin. Les hommes sont omniprésents même s’ils sont hors-champs. La sœur Paula, quand elle arrive en Argentine, est amoureuse de la statue du Christ. C’est en tant que fiancée qu’elle vient se marier avec le Christ dont elle garde la croix parmi ses affaires. Lorsque Nina arrive et qu’elle partage le lit de Paula comme deux amantes, Paula semble trahir son mariage avec le Christ. Institutionnellement, le pouvoir de cette communauté est entre les mains des hommes. Ce qui m’intéressait d’interroger Dans ce film, je cherchais à savoir comment l’institution catholique, qui d’un côté offre son hospitalité et de l’autre ne permet pas aux femmes d’être mères, fait face à cette contradiction ? Derrière leur voile, ces femmes vivent différemment leurs sentiments de la maternité.
Pour moi, il n’existe pas qu’une seule maternité mais plusieurs points de vue possibles sur elle. Qu’il s’agisse d’une maternité adoptive, choisie, les sœurs catholiques, d’une certaine manière, sont les mères des mères adolescentes. La mère adolescente trouve en Paula une figure maternelle dont elle n’a pas pu bénéficier. De même, sœur Paula face à la mère supérieure, se trouve face à une mère. La manière dont toutes ces femmes prennent soin les unes des autres a à voir avec le maternage. Paula sent la nécessité en elle d’être mère.
Le thème de la maternité est ainsi multiplié à divers niveaux dans le film. Nous pouvons nous rendre compte à quel point nous sommes dogmatiques à l’égard des sujets essentiels de la vie. Ce sont des sujets difficiles et délicats pour les femmes de savoir ce qu’est une bonne mère, qui est une bonne mère… Ce sont des questions stigmatisantes pour ces jeunes filles mères qui doivent aussi faire face à leur précarité économique.
Lorsque j’ai décidé de faire ce film sur des sœurs qui ne peuvent pas avoir d’enfants face à des mères adolescentes, je sentais une contradiction très forte chez ces mères qui à la fois sont censées vivre le bonheur et font face à diverses complications. Si ces mères sont confrontées aux difficultés propres à la maternité, le contexte de ce foyer catholique rend encore plus difficile d’assumer leurs limites en tant que mères parce qu’elles sentent qu’elles vont être jugées. Je ne souhaitais pas cacher les difficultés de la maternité, tout au contraire. Il s’agit de comprendre comment à un âge où l’on veut mordre la vie, il faut répondre à un bébé qui pleure et qui a besoin d’être nourri. Et d’un autre côté comment Paula qui était habitée par des convictions doit faire face à de nouvelles envies en elle.
Je pense que de nombreuses femmes qui n’ont rien à voir avec ce que vivent les mères adolescentes et les sœurs catholiques du film peuvent éprouvées de l’empathie pour celles-ci car elles portent d’autres formes de contradictions très fortes. Ainsi, je pense que de nombreuses femmes qui ont un travail en Occident et suivent une carrière importante, éprouvent une grande anxiété à envisager d’être mère alors qu’elle risque de ne pas pouvoir concilier leur travail qu’elles vivent comme une vocation. Autour de l’histoire d’une sœur d’un couvent, on peut saisir tant de contradictions que chacun peut vivre à vivre à l’égard de sa maternité, qui est un événement révolutionnaire qui passe par le corps.

"Maternal" de Maura Delpero © Memento "Maternal" de Maura Delpero © Memento
C. L. : La question de la maternité n’est-elle pas mise en difficulté par un contexte social, économique et religieux comme vous le décrivez dans le film ?
M. D. :
Le point de vue de la mère supérieure est intéressant car on pourrait se demander pourquoi elle ne permet pas aux sœurs d’être mères et ainsi de donner de l’amour. Or, son point de vue est celui d’un opérateur social qui doit connaître la bonne distance avec une personne qui entre dans le foyer. Son idée est que si une sœur tombe amoureuse d’une personne, elle ne va pas pouvoir donner de l’amour à tous. L’amour chrétien ne peut ainsi se concentrer sur une personne et considère l’amour d’une mère comme quelque chose d’égoïste. J’aime que d’une question posée dans le film naissent d’autres questions. La plupart du temps, nous ne savons rien de rien, même si nous vivons dans une société dominée par l’hyper information où nous nous obligeons à avoir une opinion précise sur tout. Le foyer est un espace aux aptitudes multiples.

C. L. : Maternal parle ainsi beaucoup de l’ensemble de la société qui se trouve en hors-champ.
M. D. :
J’aime beaucoup les lieux fermés parce que ce sont des microcosmes où l’on peut voir concentrées de nombreuses émotions contradictoires qui se déroulent dans le reste de la société. Dans une société latine où les préjugés contre les femmes sont immenses en raison du machisme, étudier un microcosme est une belle opportunité pour comprendre intimement ce qui se passe au quotidien autour du rituel de la maternité, de la religion avec ses exigences horaires. Dans ce microcosme avec ses rituels qui fonctionnent de manière circulaire, tout se passe comme si le monde était enfermé sur lui-même, ce qui augmente la sensation claustrophobique. J’ai insisté sur cette sensation par mes choix de mise en scène : une caméra fixe qui ne bouge pas, des situations toujours en intérieurs…

C. L. : Malgré cette sensation de huis clos, la lumière naturelle de l’extérieur est omniprésente.
M. D. :
Cette lumière représente le désir et l’adolescence ; il s’agit d’un lieu fermé mais de passage. On voit ainsi sans cesse la dialectique de l’intérieur/extérieur, du privé/public… C’est intéressant parce qu’il n’y a pas dans ce foyer d’intimité : tout se passe sous le regard panoptique du contrôle des sœurs. Pour cette raison, le travail sur les espaces était pour moi essentiel afin de parler de la maternité à l’origine de toute la société humaine.

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