Entretien avec María Secco, chef opératrice de "La Libertad del diablo" d’E. González

En octobre 2017, María Secco, l’une des plus fascinantes et créatrices directrice de la photographie du cinéma mexicain et d’Amérique centrale à l’heure actuelle (cf. les films de Julio Hernández Cordón dont "Las Marimbas del infierno", "Rêves d’or" de Diego Quemada-Diez, etc.) était invité au festival Viva Mexico présenter le documentaire "La Libertad del diablo" réalisé par Everardo González.

María Secco © DR María Secco © DR

Cédric Lépine : Contrairement à tes autres films où ta caméra est principalement en mouvement et en extérieur, dans La Libertad del diablo, tu filmes essentiellement en plans fixes et en intérieur.
María Secco :
Chaque film constitue pour moi un défi. Avec Everardo [González] nous avons beaucoup dialogué pour savoir si les dispositifs de tournage pouvaient fonctionner. Il est vrai qu'il était difficile de filmer en plans fixes avec tant de personnages masqués : l'objectif consistait à trouver les meilleurs moyens de créer des connexions entre le spectateur et les personnes filmées. Nous avions très bien planifié l'ensemble du tournage, créant une pénombre comme si nous nous trouvions en hiver, pour protéger les personnes que nous filmions. Nous ne pouvions donc quasiment pas nous voir. Dans un premier temps, ce que nous avions prévu au sujet des masques ne fonctionnait pas car les masques éclairés donnait un tout autre rendu que ce que l'on imaginait. Nous avons fait plusieurs essais et au final il était essentiel pour moi que l'on puisse voir les yeux. Le zoom choisi a permis de travailler sur les différentes textures dans l'image. Les personnes que nous filmions devaient pouvoir voir la caméra et leur regard se refléter sur la surface de la lentille. Les histoires racontées étaient très violentes et l'enjeu de la mise en scène consistait à rompre avec la quotidienneté de cette souffrance à l'écran. Ainsi s'explique le choix des plans fixes. Ce sont différentes idées qui ont surgi chez Everardo et moi au fil du tournage, même si nous n'avons pas pu toutes les réaliser.

C. L. : La décision de maintenir les plans fixes sur les personnes était préalable au tournage ou bien en fonction des témoignages vous êtes-vous laissé la possibilité de réadapter la manière de filmer ?
M. S. :
Nous avons conservé la même distance de la caméra à l'égard de chaque personne que nous interviewions. Bouger la caméra alors qu'eux étaient fixes les aurait distrait : nous sentions que le mouvement de la caméra n'était pas du tout approprié à la situation. Nous avons en outre cherché à maintenir une continuité entre les entretiens.

C. L. : C'est la première fois que tu travailles avec Everardo González : comment le dialogue s'est mis en place entre vous.
M. S. :
Everardo a des idées très claires quant à ce qu'il souhaite et en même temps il est très ouvert à mes propositions. Nous ne travaillions pas nécessairement durant plusieurs heures de suite mais les témoignages étaient si pesant qu'il était essentiel pour le réalisateur de savoir exactement ce qu'il voulait. Ses questions étaient également très précises. Cela lui permettait de rester serein et disponible pour faire de nouvelles propositions.

C. L. : Pour pouvoir filmer, as-tu besoin de connaître le contexte socioculturel du pays concerné ?
M. S. :
Bien sûr : j'ai filmé au Mexique, au Guatemala et au Costa Rica et ce sont tous des lieux qui me sont chers. Ce que je peux recevoir à travers les échanges avec les personnes rencontrées dans ces lieux m'inspire en effet pour composer mes images. Chaque tournage d'un film au Guatemala m'a permis de découvrir à un niveau supplémentaire le pays, à travers des histoires, des photographies, des rencontres. Même si je vis au Mexique, le pays est d'une telle complexité que je continue à découvrir énormément de choses au cours d'un nouveau tournage. L'expérience du tournage de La Libertad del diablo a été assez douloureuse parce que nous nous trouvions face à des témoignages très lourds de violence. Le contexte d'injustice sociale par rapport aux crimes étatiques au Guatemala m'a permis de comprendre ce qui se passait au Mexique. Je sens que je suis l'outil d'une œuvre qui entrera dans un espace social. Même si le film ne fera pas changer la société, il est sain de pouvoir parler et mettre en images cette situation ignoble.

"La Libertad del diablo" d'Everardo González © DR "La Libertad del diablo" d'Everardo González © DR

C. L. : Peut-on dire que l'une des constantes de ton travail en tant que chef opératrice consiste à saisir et traduire l'humanité des personnages ?
M. S. :
J'aime découvrir les personnes que je rencontre et en apprendre davantage d'eux. En cela, Everardo possède une manière très humaniste de parler et de poser ses questions. Ainsi, deux protagonistes du film qui ont été interviewées m'ont reconnue dans la rue en disant « c'est la directrice photo de la personne qui pose des questions sur les sentiments. » Everardo est devenu celui qui s'intéresse aux sentiments ! Il arrive à capter l'essentiel dans les personnes et ceci est bien reflété dans le documentaire.

C. L. : Est-ce que les intentions du réalisateur sur un film te permettent en amont du tournage de concevoir tes images à venir ?
M. S. :
J'apprécie beaucoup tout le travail préliminaire au tournage qui me pousse à chercher les façons de filmer et découvrir les lieux de tournage. Plus je travaille ainsi en amont, plus je suis disposée à répondre aux imprévus du tournage. C'est passionnant de voir surgir de vrais sourires sur les visages. Si ces émotions n'apparaissent pas au tournage, la situation est alors difficile à vivre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.