Entretien avec Armelle Vincent, coauteur du livre « Mon frère le Che »

En avril dernier est paru aux éditions Calmann-Lévy le livre « Mon frère le Che » d’Armelle Vincent et Juan Martín Guevara. Pour en parler, les auteurs prennent ici la parole, à commencer par Armelle Vincent, suivie prochainement de l’entretien avec Juan Martín Guevara en espagnol.

Cédric Lépine : Comment se sont répartis les rôles entre vous et Juan Martín Guevera qui signez ensemble l’écriture de cet ouvrage ?

Armelle Vincent : J'ai écrit le livre entièrement. J'ai passé du temps à Buenos Aires avec Juan Martín pour recueillir son témoignage en espagnol (il ne parle pas français) et ai construit le livre à partir de là. Je l'ai écrit à la première personne à la demande de mon éditeur pour le rendre plus haletant et parce que ça nous semblait plus approprié. La contribution de Juan Martín à ce processus a été de lire le livre fini, d'y faire les corrections qui lui paraissaient nécessaires et de l'approuver avant publication. J'ai essayé de respecter autant que faire se peut le ton de Juan Martín. Cette histoire est la sienne.

C'est moi qui ai proposé l'idée du livre à Juan Martín. Je le connaissais depuis 2007 mais à l'époque il ne tenait pas à parler d'Ernesto. Nous avons gardé le contact. Comme il m'avait raconté pas mal d'histoires fascinantes sur son extraordinaire famille "off the record", je savais que ça ferait un récit palpitant. Dès qu'il m'a annoncé, en mars 2015 à Buenos Aires, qu'il était désormais enclin à parler, j'ai évoqué l'idée d'un livre. Elle lui a plu. J'ai contacté Mireille Paolini à Calmann-Levy et voilà...

C. L. : Avant de rencontrer Juan Martín Guevara, qu’évoquait pour vous le personnage médiatisé du Che?

A. V. : Comme la plupart des gens, je ne connaissais finalement pas grand chose du Che : il avait grandi en Argentine, avait parcouru l’Amérique latine, avait fait la révolution à Cuba et était mort en Bolivie pour ses idées. J’ai vraiment pris conscience de la profondeur et de l’ampleur du personnage en faisant des recherches et en dialoguant des journées entières avec Juan Martín. Si je savais par exemple que le Che avait écrit, j’ignorais l’étendue et la variété de ses écrits. J’ai été surprise de découvrir qu’il avait produit plus de trois mille pages et qu’il avait un très beau style. 

C. L. : En Amérique latine, au cinéma notamment, on peut voir plusieurs grandes figures populaires de l’histoire du continent au XXe siècle racontée par un membre de leur famille (Allende mon grand-père, documentaire de Marcia Tambuti Allende, El General de Natalia Almada, documentaire de la petite-fille du président mexicain Plutarco Elias Calles, Pecados de mi padre de Nicolas Entel où un des fils de Pablo Escobar témoigne, etc.). Qu’est-ce que permet selon vous le regard familial sur une grande figure historique par rapport aux autres récits?

A. V. : J’ai démarré le projet en parlant du Che et je l’ai terminé en parlant d’Ernesto, comme s’il m’était devenu familier, presque comme si je l’avais connu. Je n’aurais jamais eu cette sensation d’intimité si je n’avais passé tout ce temps avec son frère. Personne d’autre n’aurait pu raconter l’histoire personnelle d’Ernesto comme un membre de sa famille. À Buenos Aires, j’ai aussi passé une journée avec Guillermo Moore de la Serna, un cousin germain qui m’a montré des photos de famille et une lettre originale d’Ernesto. J’étais plutôt émue de la tenir entre les mains ! J’ai également passé une soirée avec la meilleure amie d’Ana Maria (la sœur d’Ernesto et de Juan Martín). Elle a beaucoup fréquenté les Guevara puisque leur porte était ouverte à tous les amis de leurs enfants. Ils m’ont raconté des anecdotes croustillantes et ont apporté un éclairage qu’aucun expert ne pourrait apporter sur le Che. Comme on dit en anglais “it’s all in the details”. Qui, par exemple, savait qu’Ernesto s’installait sur le trône familial avec de la poésie française qu’il déclamait pour faire enrager les prétendants aux WC qui faisaient la queue devant la porte ? 

C. L. : Comment avez-vous dialogué ou non avec les histoires déjà connues du Che du public français, notamment avec les films de Walter Salles et de Soderbergh ? Dans le livre, il n’est pas fait mention des périodes évoquéeq par ces films : cela signifiait-il que Juan Martín Guevara n’avait aucun commentaire à faire sur ceux-ci et que l’on pouvait s’en servir comme documents de la biographie du Che ?

A. V. : J’avais vu les deux films et j’ai essayé de les oublier et de ne pas en tenir compte. Je n’ai pas davantage lu les biographies les plus connues du Che, notamment celle de John Lee Anderson ou de Pierre Kalfon. J’ai pris le parti de ne lire que des livres argentins ou cubains, en espagnol, qu’il s’agisse d’œuvres du Che ou d’autres auteurs. Je ne voulais pas être influencée par les autres. Juan Martín dit toujours que la meilleure manière de connaître le Che n’est pas de lire des biographies, mais ses propres écrits, très nombreux. En ce qui concerne la Sierra Maestra, j’ai lu Los que luchan y los que lloran de Jorge Masetti qui reste pour moi le plus beau texte écrit sur cette étape de la vie du Che ; sur la campagne bolivienne de Ñancahuazú, j’ai lu le récit d’Inti Peredo, Ma campagne avec le Che et le journal du Che. Comme Juan Martín n’a pas vécu ces moments-là avec son frère et qu’il ne l’a jamais revu après 1961, il a déclaré qu’il n’avait rien à ajouter.

C. L. : Pourquoi avoir commencé le livre sur le triomphe à La Havane et l’accueil de la famille du Che?

A. V. : Je me nourris beaucoup du genre américain “narrative non fiction” (je vis à Los Angeles depuis 26 ans). Ces récits commencent généralement par des histoires fortes, qui interpellent immédiatement le lecteur. Pour qu’il ait envie de continuer à tourner les pages, il faut l’intéresser dès le début. Cela dit, le livre commence par le pèlerinage de Juan Martín à La Higuera, le hameau bolivien où le Che a été assassiné. Il fallait tout de suite planter le décor et présenter Juan Martín. Comme moi avant d’entendre parler de lui pour la première fois à Buenos Aires, les lecteurs ne savaient pas qu’il existait !

C. L. : À quoi “servent” selon vous les “grandes figures” historiques comme le Che, que ces figures soient issus de la politique ou du monde artistique?

A. V. : À donner l’exemple et à motiver les jeunes. Il est encore trop tôt pour savoir si Bernie Sanders sera une figure historique – pardonnez-moi ce détour- mais on voit d’ores et déjà qu’il enthousiasme la jeunesse américaine qui s’est ralliée derrière lui. Pourquoi ? Parce qu’il est intègre, désintéressé, et que son message trouve un écho. Je pense que Le Che a le même attrait auprès des jeunes. Ils recherchent l’honnêteté. Ils ont soif d’idéaux. 

C. L. : Il est aussi question dans la seconde partie, une fois le Che mort, de l’histoire personnelle de Juan Martín durant la dictature en Argentine : comment avez-vous “dosé” la présence de Juan Martín par rapport à celle de son frère qui reste d’une manière ou d’une autre de toutes les pages ?

A. V. : Tout s’est fait assez naturellement, sans que j’y pense beaucoup. Une fois que j’ai commencé à écrire, les choses se sont enchaînées simplement, presque d’elles-mêmes. Le Che est certes le personnage central du livre, mais Juan Martín a lui aussi une histoire qui mérite d’être racontée. Depuis toujours, il a une admiration sans borne pour son frère. Je pense qu’il était primordial pour lui de se sentir à la hauteur. S’il n’est pas le Che, il a reçu la même éducation, a les mêmes idéaux et a donné huit ans de sa vie pour les défendre. Il aurait pu en mourir comme les dizaines de milliers de disparus des années de plomb en Argentine. 

C. L. : Que souhaitiez-vous partager avec les lecteurs français à travers ce livre?

A. V. : Ce que Juan Martín souhaitait partager, c’est-à-dire porter un éclairage particulier sur le contexte politique et familial qui a permis l’éclosion d’un homme exceptionnel comme le Che. Je me suis beaucoup posé la question suivante : que serait-il devenu s’il n’avait pas rencontré Fidel Castro un soir à Mexico ? Qu’aurait-il fait de son indignation, de son sens aigu de la justice, de son désir d’en découdre avec les inégalités ? 

C. L. : Dans le contexte où Juan Martín Guevara destine son témoignage à la jeunesse actuelle, quel message pourrait adresser cet ouvrage selon vous à une jeunesse perdue qui s’engage les armes à la main dans des activités terroristes extrémistes ?

A. V. : À mon sens, il manque à la jeunesse perdue que vous évoquez des leaders qui les inspirent. J’ai parlé plus haut de Bernie Sanders aux États-Unis. J’ai une fille de 20 ans dans une université américaine. Je peux vous dire que quand je vais lui rendre visite, la maison qu’elle occupe avec sept colocataires est remplie de posters de Sanders. Ces jeunes sortent dans la rue et militent pour lui. Qu’a-t-il de spécial ? Cela dit, c’est une question épineuse car le Che était un partisan de la lutte armée. 

C. L. : Au vu des témoignages confiés par Juan Martín Guevara, avez-vous un regard particulier sur l’avenir de Cuba, porté ou non par ses propres figures historiques ?

A. V. : J’ai passé deux semaines à Cuba en mars dernier. Je ne pense pas que cela me donne le droit d’avoir une opinion définitive sur son avenir. Je peux vous dire que j’ai naïvement été choquée par les inégalités que j’y ai vues, positivement surprise par le sentiment de sécurité qu’on a en se baladant au milieu de la nuit dans une Havane pauvre et plongée dans la pénombre (encore une fois, je vis aux États-Unis où les armes à feu et la drogue sont de véritables fléaux). Le premier paquebot américain vient d’accoster à Cuba. Comment les Cubains vont-ils faire pour conserver leur différence ? Je l’ignore. Il est par exemple très rafraîchissant de n’être agressé par aucune pub, de ne pas voir les gens pendus à leurs portables (l’Internet est bien trop lent, rare et coûteux), de parler avec des chauffeurs de taxi très informés et de constater la solidarité des gens entre eux. En revanche, les pharmacies sont vides… et l’existence des Cubains est une course d’obstacles permanente. D’après les informations que j’ai glanées en les écoutant, ils ne portent pas Fidel Castro dans leur cœur. Le Che semble beaucoup plus aimé. Sa figure est partout, que ce soit à La Havane ou dans le reste du pays. Comme celle de José Marti.

 

 

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Mon frère le Che

de Juan Martín Guevara et Armelle Vincent

 

Nombre de pages : 348

Date de sortie (France) : 13 avril 2016

Éditeur : Calmann-Lévy

 

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