Entretien avec Che Sandoval, réalisateur de "Dry Martina"

Le troisième long métrage de Che Sandoval, "Dry Martina", était en compétition officielle au festival de cinéma d'Amérique latine de Biarritz de 2018. Il y est question d'une chanteuse populaire argentine qui, à la suite d'une rupture amoureuse se trouve dans l'incapacité de chanter. Une nouvelle opportunité s'offre elle lorsqu'elle se rend au Chili sur un coup de tête.

Che Sandoval, réalisateur de "Dry Martina" © Laura Morsch Kihn Che Sandoval, réalisateur de "Dry Martina" © Laura Morsch Kihn

Cédric Lépine : Pouvez-vous parler de votre collaboration au scénario avec le réalisateur argentin Martín Rejtman ?
Che Sandoval :
Je suis depuis longtemps un admirateur du cinéma de Martín Rejtman. Martín a été la troisième personne qui m'a conseillé dans l'écriture du scénario. C'est le producteur argentin du film qui m'a proposé de travailler avec lui et j'ai été enchanté par cette idée. Il manquait une dernière touche au scénario auquel Martín a eu un impact important. Martín ne travaille pas l'écriture de manière classique : il suit davantage ses goûts personnels et il se trouve qu'il a très bon goût. Il a ainsi beaucoup apporté au personnage de Sam, le personnage nord-américain, alors que celui-ci disparaissait dans la version précédente du scénario. Il a beaucoup contribué à faire un sage nettoyage du scénario alors que j'ai tendance à être trop baroque.


C. L. : Dans ce film comme dans le précédent, on voit apparaître devant l'écran des amis cinéastes : Fernando Guzzoni dans Dry Martina et Sebastián Brahm dans Soy mucho mejor que voh. Cela témoigne-t-il de votre goût pour travailler en complicité avec des personnes proches ?
C. S. :
C'est en effet important car ma manière de travailler avec les acteurs requiert énormément de confiance. Je dirige de manière assez ouverte et je suis très intéressé par l'opinion de chacun. Je retravaille notamment les dialogues avec les acteurs en phase de préproduction. J'ai besoin d'une grande confiance de la part des acteurs pour qu'ils soient les « propriétaires » de leur personnage. En effet, ces personnages ne sont pas faciles à diriger. Les acteurs parfois ont peur que le public ne croient pas en ces personnages. Il est donc essentiel que les acteurs soient à l'aise avec mes intentions dans la réalisation du film lors du tournage. Sans confiance réciproque, le tournage serait trop pénible.


C. L. : Pourquoi dans chacun de vos trois films votre personnage principal est dans une quête éperdue de l'amour, à chaque fois pour des raisons distinctes ?
C. S. :
Ils cherchent effectivement l'amour de manière consciente mais inconsciemment c'est ce dont ils ont besoin. Ce sont des personnages seuls, hyper narcissiques qui semblent conscients de leurs actes sans pour autant projeter les conséquences de leurs décisions et de leurs problèmes. Ils sont tous enfermés sur eux-mêmes. Ils cherchent tous l'amour mais en même temps il leur est difficile de le recevoir. A priori, ils ne croient pas en l'amour et recherchent davantage la sexualité et pourtant ils ont besoin d'amour. Cet amour prend différentes formes. Un critique de cinéma m'a fait remarquer que le personnage de mon premier film recherchait avant tout le contact physique.
"Dry Martina" de Che Sandoval © DR "Dry Martina" de Che Sandoval © DR


C. L. : Vos personnages ont également en commun ce goût excessif d'exister à travers l'excès de paroles.
C. S. :
Dry Martina et Te creís la más linda sont deux films très proches car ils partagent une vision optimiste de la vie selon laquelle chacun peut vivre une nouvelle opportunité de vie. Les personnages ne changent pas dans le film mais ils apprennent à recevoir et terminent le film en pleine réflexion sur eux-mêmes. L'excès de paroles de leur part est comme une forme de barrière à la communication avec l'autre : leur dialogue est tellement marqué par l'expression de leur intelligence que cela leur sert à marquer une distance avec leur interlocuteur.


C. L. : Les dialogues sont tellement chargés de sexualité, que celle-ci n'a plus besoin de s'incarner comme dans le cinéma de Rohmer où toute la sexualité repose dans les mots échangés.
C. S. :
En effet, je verbalise beaucoup la sexualité dans mes films. J'aime que l'on parle ainsi dans les films de la sexualité d'une manière apparemment vulgaire mais qui au fond ne l'est pas.


C. L. : Pour la première fois avec Dry Martina votre personnage principal existe dans la dualité qu'il joue avec ses parents.
C. S. :
Dans mes deux premiers films, la famille est présente et détermine les choix des personnages. Dans le premier film, c'est parce que la famille est trop présente que le personnage fuit la maison et erre dans la rue, et dans le deuxième film, le personnage principal retrouve en toute fin l'enfant qu'il a abandonné. Il se trouve que j'ai connu des femmes marquées par leurs relations conflictuelles avec leurs parents et comme je n'avais pas vécu de conflits avec mes propres parents, j'avais envie d'explorer cette problématique. Je pense que cela vient de mon regard sur des femmes en quête de relations paternelles. Je crois en outre que mes personnages créent leurs propres conflits : ils sont conscients de leurs choix étranges qui génèrent certains fantasmes.
C'est la première fois que je travaille un scénario autour d'un personnage féminin qui est aussi la protagoniste. J'ai aimé décrire un triangle amoureux au sein d'une famille dysfonctionnelle.


C. L. : On retrouve aussi en elle cette dynamique qui l'a conduit à être très invasive comme les personnages précédents de vos films.
C. S. :
Je ne m'étais pas rendu compte de ce point commun mais cette caractéristique est encore plus évidente dans Dry Martina.


C. L. : Pouvez-vous parler de votre regard ironique sur la vie à travers vos films ?
C. S. :
Je cultive comme mes personnages cette ironie sur la vie. Je me rappelle que l'ironie était ma manière d'entrer en lien avec les autres au collège selon le principe entre amis que « celui qui se met en colère perd ». C'est une manière de ne pas se montrer vulnérable. Il y a un peu de cela dans mon premier film mais je n'en avais pas conscience en le réalisant. J'aime développer l'ironie à travers mes films et j'espère pouvoir poursuivre ainsi.

 


DRY MARTINA - Bande-annonce VOSTAN © Festival Biarritz Amérique Latine

Dry Martina
de Che Sandoval

Fiction
95 minutes. Chili - Argentine, 2018
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Antonella Costa (Martina), Patricio Contreras (Nacho), Geraldine Neary, Pedro Campos (César), Héctor Morales (Joven), Alvaro Espinoza (Juan), Yonar Sanchez (Samuel), Lucas Espinoza (Joven Paradero), Joaquin Fernández (Daniel), Martín Garabal (Roberto), Rafael Gumucio (Amante), Fernando Guzzoni (le jeune homme du Fuente de Soda), Humberto Miranda (le concierge), Joaquin Mussio (le médecin), Sergio Nicloux (Leonardo)
Scénario : Che Sandoval
Images : Benjamín Echazarreta
Montage : César Custodio
Musique : Gabriel Chwojnik Slowkiss
Premir assistant réalisateur : Pelayo Lira
Scripte : Manuela Piña
Production : Forastero, Rizoma Films
Producteurs : Natacha Cervi, Gregorio González, Florencia Larrea, Hernán Musaluppi
Producteurs exécutifs : Francisca Barraza, Lucas Engel, Josefina Undurraga Schuler
Ventes internationales : Film Factory / manon@filmfactory.es

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